Ekottarāgama

Fascicule cinquième

L'unique voie de s'éveiller à la vérité

1. L'unique voie de s'éveiller à la vérité

«Ainsi ai-je entendu. Une fois le Bouddha résidait à Śrāvastī, dans le bois de Jeta, au parc d'Anāthapiṇḍada. Alors le Tathāgata disait aux bhikṣu:

Il y a l'unique voie de s'éveiller à la vérité. Elle permet aux êtres de se purifier, d'éliminer tous les chagrins, tous les soucis, d'atteindre la sagesse et parvenir au Nirvāṇa. Car on peut détruire les cinq voiles (nīvaraṇa) et réaliser les quatre fixations de l'attention.

En quoi consiste l'unique voie de s'éveiller? C'est concentrer son esprit sur un point. C'est ce qu'on appelle l'unique voie de s'éveiller. Quelle est cette vérité? C'est le noble chemin à huit branches des sages:

  1. La vue correcte
  2. La conception correcte
  3. La parole correcte
  4. L'action correcte
  5. La manière de vivre correcte
  6. L'effort correct
  7. L'attention correcte
  8. La concentration correcte.

Voilà la vérité du noble chemin. C'est aussi l'unique voie de s'éveiller à la vérité. Quelles sont les cinq espèces de voiles (nīvaraṇa) à faire disparaître? Ce sont la concupiscence, la colère, l'excitation, la paresse, le doute. Un doit les faire disparaître. Quelles sont les quatre fixations de l'attention? Alors, à l'intérieur le bhikṣu examine sons corps, élimine les mauvaises pensées et n'a plus de soucis; à l'extérieur, il examine son corps, élimine les mauvaises pensées, n'a plus d'inquiétudes; à l'intérieur et à l'extérieur il examine son corps et élimine les mauvaises pensées, n'a plus de soucis; à l'intérieur il médite des sensations, mais s'en réjouit [parce qu'il n'a plus de soucis], à l'extérieur il médite des sensations; à l'intérieur et à l'extérieur il médite des sensations; à l'intérieur il médite son esprit puis s'en réjouit. Il médite son esprit à l'extérieur; puis à l'intérieur et à l'extérieur en même temps, il médite son esprit; à l'intérieur il médite les dharma, à l'extérieur il médite les dharma, en même temps à l'intérieur et à l'extérieur; il [n'a plus de soucis et] s'en réjouit.

Ô bhikṣu, comment un bhikṣu examine-t-il son corps et puisse-t-il s'en réjouir? Alors il examine son corps d'après sa nature, de la tête jusqu'aux pieds, des pieds jusqu'à la tête. Il considère son corps tout entier comme impur, comme indigne de tout attachement. D'ailleurs, il considère son corps avec des poils, des cheveux, des dents, des ongles, de la peau, de la chair, des nerfs, des os, des moelles, du cerveau, des intestins, du foie, de la rate, du cœur, des reins, des poumons etc…, l'excrétion, le gros intestin, l'intestin grêle, des larmes, de la salive, de la glaire, du sang, des pus, des artères, de la bille etc… Tout cela ne mérite aucun attachement. Ainsi, ô bhikṣu, il examine son corps et il s'enhardit à bien pratiquer la doctrine. Il élimine les mauvaises pensées, n'a plus d'inquiétudes et s'en réjouit.

En outre, il examine son corps en se demandant s'il comprend des grands éléments. A-t-il les éléments suivants: l'eau, le feu, la terre, le vent? Ainsi il voit nettement que son corps se compose de quatre grands éléments. Plus loin encore, il examine son corps pour en déterminer ses éléments: le corps de chacun est composé de quatre grands éléments [: terre, eau, vent, feu]. Il est comparable à un boucher ou à son apprenti qui se spécialise à abattre les buffles, qui ouvre leurs corps et les examine: ceci est la tête, ceci est le cœur, le foie, la chair, la graisse, etc… De la même façon, ce bhikṣu-là distingue les différentes parties de son corps et remarque que son corps comprend les éléments tels que: terre, eau, vent, feu. Ces quatre éléments constituent le corps humain. En examinant ainsi son corps, il élimine les mauvaises pensées, n'a plus de soucis et s'en réjouit.

D'autre part, un bhikṣu examine son corps possédant aussi des orifices d'égouts impurs d'où sortent des matières impures. Comme celui qui s'occupe des bambous, observe les roseaux, il doit s'en rendre compte la différence. Le bhikṣu constatera que de ces orifices d'égouts sortent fréquemment des matières impures. D'ailleurs, s'il observe un cadavre, durant une nuit, deux, trois, quatre, cinq, six ou à la septième nuit, ce cadavre se décompose et laisse couler un liquide malodorant. Alors, il compare ce cadavre à son corps, il n'y a pas de différence: ‹Mon corps ne peut pas éviter cette phase déplorable.› Si le bhikṣu voit un cadavre déchiré, dévoré par des oiseaux rapaces: corbeaux, vautours ou par des bêtes fauves: tigre, panthère, loup. Puis il examine son corps, il n'y voit aucune différence: ‹Mon corps ne peut pas échapper à cette phase funeste.› Il s'agit de bhikṣu qui examine son corps et ayant éliminé les mauvaises pensées et n'ayant plus de soucis, il s'en trouve heureux. D'ailleurs, il examine un cadavre dont la moitié est dévoré par les bêtes et l'autre moitié, pourrie dans la terre, dans un endroit infecte, malsain. Et il trouve que son corps n'a aucune différence avec ce cadavre: ‹Mon corps ne fait pas exception à la règle.› Et en examinant un cadavre désagrégé, ne restant que les os, tout le sang disparu, il trouve qu'il n'y a aucune différence entre son corps et le cadavre. C'est ainsi que le bhikṣu devra examiner son corps. D'ailleurs, le bhikṣu examine un cadavre avec des nerfs enchevêtrés comme les lianes. Il le trouve semblable à son propre corps, sans aucune différence. C'est ainsi qu'il doit examiner son corps. D'ailleurs, le bhikṣu examine un cadavre, les os, les vertèbres qui sont disposés chacun dans un endroit différent comme les cubitus, les radius, les os du crane, les omoplates, le bassin, puis il compare ce cadavre avec son propre corps, il s'aperçoit qu'il n'échappera pas à cette désagrégation! Ainsi, le bhikṣu examine son corps et s'en trouve heureux. D'ailleurs, il examine un cadavre aux couleurs pâles et les os de même couleur, il trouve que le cadavre et son propre corps n'ont aucune différence: ‹Il n'échappera pas à cette règle.› Cela s'appelle l'examen de son propre corps fait par le bhikṣu. D'ailleurs, quand un bhikṣu aperçoit la couleur bleu-foncé d'un cadavre qui se décompose en laissant les os blancs, ou bien la couleur de ce corps qui est identique à celle de la terre, est indistincte à celle du cendre, il évite la concupiscence. C'est ainsi, ô bhikṣu, que [le bhikṣu] examine son corps pour éliminer les mauvaises pensées, les soucis, sachant que son corps est impermanent selon la loi de la désagrégation. Ainsi, ô bhikṣu, [le bhikṣu] examine l'intérieur, l'extérieur et simultanément l'intérieur et l'extérieur de son corps pour comprendre alors le principe du néant.

Ô bhikṣu, comment fait-il, le bhikṣu qui médite des sensations agréables et désagréables? Il se rend compte de la souffrance, de la joie, quand il les éprouve. Quand il les éprouve, il les reconnaît tout de suite. Quand il est dans une situation ni malheureuse ni heureuse, il s'en rend compte immédiatement. Quand il a de bons mets, il les reconnaît sur le champ. Quand il a de mauvais mets, il reconnaît qu'ils sont mauvais. S'ils ne sont ni bons ni mauvais, il les reconnaît aussi ni bons, ni mauvais. Quand il ne mange pas bien, il le reconnaît tout de suite. Quand il n'a pas des aliments ni bons ni mauvais, il les reconnaît tels. Ainsi le bhikṣu médite que la sensation est agréable, désagréable et ni agréable, ni désagréable. En outre, s'il éprouve de la joie, il ne souffre plus, il reconnaît qu'il est dans la joie. Au contraire, quand il éprouve de la souffrance, alors il n'a pas de la joie. Il reconnaît par lui-même qu'il éprouve de la souffrance. Quand il n'a ni souffrance, ni de la joie, il reconnaît qu'il a ni souffrance, ni joie. Quand il n'a ni la souffrance, ni la joie, il reconnaît qu'il n'a ni souffrance, ni joie. Quand il a bien compris la cause de tout cela, il est heureux. Et il examine toutes les choses, [tous les moyens] pour détruire [toutes les causes de la souffrance et de la joie]. Puis il examine tous les procédés pour éliminer [toutes les causes de la souffrance et de la joie]. Ou bien s'il a des sensations, mais il peut connaître, voir et réfléchir sur l'origine non-stable, et il est heureux de ne pas avoir des pensées mondaines, alors il n'a pas peur; et parce qu'il n'a pas peur, il réalise le Nirvāṇa. La renaissance est terminée, la vie de pureté (brahmacarya) est accomplit. Le cycle fini, [il n'est plus sous l'emprise de la souffrance]. Il pénètre la vraie vérité. C'est ainsi que le bhikṣu examine des sensations, il élimine les illusions. Il n'a plus aucun souci. Ainsi le bhikṣu pénètre l'intérieur comme l'extérieur et simultanément l'intérieur et l'extérieur des sensations.

Ô bhikṣu, comment un bhikṣu examine-t-il son esprit pour en être heureux? Quand il commence à avoir la concupiscence, il sait tout de suite qu'il a la concupiscence. Quand il ne l'a pas, il sait qu'il ne l'a pas; à avoir colère, il le sait immédiatement, à avoir l'ignorance, il le sait sur le champ, s'il n'en a pas, il le sait tout de suite, à avoir l'attachement, il le sait immédiatement, s'il n'en a pas, il le sait certainement; à avoir une émotion, il le sait sur le champ, s'il n'en a pas, il le sait sûrement; à avoir l'illusion, il le sait immédiatement; s'il n'en a pas, il le sait exactement; s'il a la divagation, il en reconnaît l'existence, s'il n'en a pas, il le sait sur le champ. A avoir l'embrouillement, il le sait immédiatement; s'il ne l'a pas, il le sait aussi rapidement. A avoir un grand cœur, il le sait immédiatement, s'il ne l'a pas, il le sait aussi rapidement. A avoir une immense compassion, il le sait immédiatement. S'il ne l'a pas, il le sait aussi rapidement. A avoir l'esprit concentré, il le sait immédiatement. S'il ne l'a pas, il le sait aussi rapidement. N'avoir pas la libération, il le sait tout de suite. S'il l'a, il le sait immédiatement. Ainsi, ô bhikṣu, [le bhikṣu] réalise la fixation de l'attention [examinant] l'esprit; il examine toutes les choses, [tous les moyens] pour détruire [toutes les causes de la souffrance et de la joie]. Puis il examine tous les procédés pour éliminer [toutes les causes de la souffrance et de la joie]. Il pénètre toute chose et s'en réjouit.

Il faut connaître, voir et considérer, mais sans penser à des choses qui sont sans base. Il ne [faut pas] penser à des choses mondaines. N'ayant plus de pensées mondaines, on n'a pas peur; et parce qu'on n'a pas peur, [à la fin] on réalise le Nirvāṇa; la renaissance est terminée, la vie de pureté (brahmacarya) est accomplit. Le cycle fini, il n'y a plus à faire et on n'est plus sous l'emprise de la souffrance. On pénètre la vraie vérité. Ô bhikṣu, examinant l'esprit à l'égard de l'esprit dans cette manière, on élimine les illusions et on n'a plus aucun souci. Ô bhikṣu, [le bhikṣu] pénètre l'intérieur comme l'extérieur et simultanément l'intérieur et l'extérieur de l'esprit; voilà la fixation de l'attention de l'esprit.

Ô bhikṣu, comment fait-il, [le bhikṣu] qui médite les dharma à l'égard des dharma… . Ainsi [un bhikṣu] est attentif, s'appuyant sur la méditation, ne s'appuyant pas sur le désir (lobha). Il s'appuie sur la cessation en s'appuyant sur l'écartement de tout mauvais dharma karmique (akuśaladharma). Dans cette pratique de l'attention et de la conscience il produit de l'énergie (vīrya); ainsi, il pratique l'attention et s'y appuie. Développant le samādhi, il persévère attentivement. Méditant dépourvu de désir, il s'appuie sur la cessation en écartant tout mauvais dharma karmique. C'est ainsi, ô bhikṣu, que [le bhikṣu] médite les dharma à l'égard des dharma.

En outre, ô bhikṣu, [un bhikṣu] dépourvu de désir et de tout mauvais dharma karmique, médite les dharma à l'égard des dharma, se réjouissant du bonheur de la première contemplation (dhyāna) où se trouvent l'examen (vitarka) et le jugement (vicāra). En plus, ô bhikṣu, après la cessation de l'examen et du jugement, [un bhikṣu] éprouve de la joie (prīti), gagne la paix intérieure et la fixation de la pensée sur un point. Il médite les dharma à l'égard des dharma, traversant en s'y en réjouissant la deuxième contemplation. En plus, ô bhikṣu, renonçant à la joie et persévérant attentivement, il éprouve dans sa personne cette sensation du bonheur [très raffiné] cherché par les Nobles. Amenant attentivement la vie de pureté, il médite les dharma à l'égard des dharma, en séjournant dans la troisième contemplation. En plus, ô bhikṣu, dépassant le chagrin et la joie, la tristesse et l'allégresse, dépassant la souffrance et le bonheur, il séjourne attentivement dans le bonheur [le plus raffiné] de la quatrième contemplation. Ainsi, ô bhikṣu, il médite les dharma à l'égard des dharma. Il pratique les dharma et aussi la cessation des dharma. Il considère le moyen [d'accéder à] la cessation et il éprouve le bonheur. Tout de suite il réalise la fixation de l'attention à l'égard des dharma.

Il faut connaître, voir et considérer, mais sans penser à des choses qui sont sans base. Il ne [faut pas] penser à des choses mondaines. N'ayant plus des pensées mondaines, on n'a pas peur; et parce que on n'a pas peur, [à la fin] on réalise le Nirvāṇa; la renaissance est terminée, la vie de pureté est accomplit. Le cycle fini, il n'y a plus à faire et on n'est plus sous l'emprise de la souffrance. On pénètre la vraie vérité.

Ô bhikṣu, c'est en s'appuyant sur cette unique voie de s'éveiller à la vérité que tous les êtres vivants [peuvent] atteindre la pureté et dépasser la chagrin et la joie. Ils [peuvent] gagner le savoir et la sagesse et réaliser [finalement] le Nirvāṇa, c'est-à-dire après avoir détruit les cinq voiles (nīvaraṇa) et après avoir réalisé les quatre fixations de l'attention.

Ayant entendu ces précieux conseils du Bouddha, les bhikṣu étaient heureux et les mettaient respectueusement en pratique.