Ekottarāgama

Fascicule sixième

Recevoir des offrandes

3.

«Ainsi ai-je entendu. Une fois, quand le Bouddha résidait à Śrāvastī, dans le bois de Jeta, au parc d'Anāthapiṇḍada, il y avait un maître de maison (gṛhapati) qui venait de perdre son fils. Affligé par la mort de son enfant bien-aimé qui ne s'effaçait de sa mémoire, le pauvre père perdait son bon sens habituel et devenait très agité. Il demandait à toute personne qu'il rencontrait: ‹Avez-vous vu mon fils?› Peu après, il arriva au Couvent du Jetavana, approcha du Bhagavat, se tint debout à ses côtés et lui demanda respectueusement: ‹Ô śramaṇa Gautama! avez-vous vu mon fils?› Le Bienheureux lui dit:

—Pourquoi avez-vous une si mauvaise mine? Pourquoi vos sens ont-ils l'air si perturbé?

—C'est vrai, car je viens de perdre mon fils, il m'a abandonne. Mon affliction n'est pas encore soulagée, elle m'a perturbé l'esprit. Je venais respectueusement vous demander si vous avez vu mon fils?

—Ô maître de maison! la naissance, la vieillesse, la maladie, la mort sont des choses courantes en ce monde. Etre séparé de celui qu'on aime est souffrance. Etre ensemble avec celui qu'on hait est souffrance. La mort de votre fils vient de l'impermanence de la vie. Ce sont des choses naturelles et inévitables. Pourquoi êtes-vous si malheureux, si déprimé?

Ayant entendu ces paroles du Bienheureux, le malheureux père n'était pas satisfait, il quitta le lieu. Rencontrant une autre personne sur son chemin, il demanda:

—Le śramaṇa Gautama disait: Etre séparé de celui qu'on aime est aussi un plaisir. Est-ce vrai?

—Etre séparé de celui qu'on aime, répondit l'autre, est loin d'être une joie.

En ce moment, non loin de la ville de Śrāvastī, il y avait un groupe de joueurs qui se rassemblaient pour s'amuser. Le maître de maison se disait: Ce sont des gens habiles et intelligents, ils doivent tout savoir, je vais leur présenter mon doute. Il se rendit alors au lieu où les joueurs s'amusaient et leur demanda:

—Le śramaṇa Gautama m'a dit: La souffrance venant de la séparation avec celui qu'on aime, ou de la rencontre avec celui qu'on hait est aussi un plaisir. Qu'en pensez-vous?

—Etre séparé de celui qu'on aime n'a rien de gai. Dire que c'est un plaisir n'est pas juste.

Cependant ces gens pensaient que le Tathāgata ne pouvait pas mentir. Pourquoi être séparé de celui qu'on aime est-il aussi un plaisir? Il faut réexaminer cette question. Notre maître de maison se retourna à Śrāvastī, puis devant la porte de la citadelle proclama: Le śramaṇa Gautama a enseigné que «être séparé de celui qu'on aime ou être ensemble avec celui qu'on hait sont aussi du plaisir». Ces paroles se propageaient partout dans la ville comme dans le palais royal. En ce moment le grand roi Prasenajit et la reine Mallikā étaient en train de se combler de joie en haut du palais. Le roi Prasenajit dit à la reine Mallikā:

—Peut-être le śramaṇa Gautama a dit cela.

—Je ne pense pas, dit la reine. Mais si le Tathāgata l'a dit, cela doit être vrai.

—Quand le Maître dit à ses disciples de faire ceci, de ne pas faire cela, continua le roi, les disciples ne font qu'obéir. Toi, Mallikā, tu dois te conduire de la même façon. Quoique le śramaṇa Gautama ait dit cela, tu dois dire que c'est vrai et qu'il n'y a aucune erreur. Maintenant circule, ne restes pas devant moi.

Alors la reine ordonna au brahmane Nāḍijaṅgha: ‹Va au couvent du Jetavana, auprès du Tathāgata, mets-toi à genoux à ses pieds, et, en mon nom, lui présente ce qui a été raconté sur son enseignement en ville et dans le palais, et lui demande s'il a bien dit que «être séparé de celui qu'on aime ou être ensemble avec celui qu'on hait sont du plaisir». Si le Bienheureux confirme qu'il a dit cela, écoute attentivement et raconte-moi fidèlement ses paroles.›

Le brahmane Nāḍijaṅgha arriva au couvent du Jetavana, présenta ses hommages au Tathāgata et lui adressa ces paroles: ‹Ô Bienheureux! la reine m'a dit de venir vous présenter ses respects, de m'enquérir de votre santé, et de porter à votre connaissance un événement important qui se passe dans la ville de Śrāvastī. En effet il se propage une phrase prétendue venant de l'enseignement du śramaṇa Gautama. La voici: «Etre séparé de celui qu'on aime ou être ensemble avec celui qu'on hait sont tous du plaisir». Le Bhagavat a-t-il dit cela?›

Le Bienheureux dit à Nāḍijaṅgha: ‹Dans la ville de Śrāvastī il y a un maître de maison qui a perdu son fils. Il aime beaucoup cet enfant. La mort de celui-ci l'a tellement bouleversé qu'il erre dans la rue et demande à tout le monde si l'on a vu son fils. Ainsi, ô brahmane, être séparé de celui qu'on aime ou être ensemble avec celui qu'on hait sont des souffrances et ne sont pas du plaisir. Autrefois, dans la ville de Śrāvastī, il y avait une personne qui perdait sa mère par l'impermanence, il aussi perdait l'esprit et ne pouvait plus reconnaître ni l'est ni l'ouest. Il y avait aussi un vieil homme mort: ses frères et ses sœurs, bouleversés par l'événement, perdaient l'esprit et le bon sens, devenaient incapables de reconnaître ni l'est ni l'ouest. Ô brahmane, jadis dans cette ville de Śrāvastī, il y avait un jeune homme qui venait de se marier avec une jeune fille très belle et vertueuse. Peu après il fit faillite et devenait très pauvre. Ses beaux parents voulaient récupérer leur fille pour la marier à une autre personne. Averti, il cachait un couteau sous sa chemise, allait voir ses beaux parents et leur demanda:

—Où est ma femme?

—Ta femme travaille à l'ombre d'un arbre dans la cour, répondit la belle-mère.

Le jeune homme alla voir sa femme là où elle travaillait, et lui demanda:

—Pourquoi tes parents t'ont-ils arrachée à moi pour te marier à une autre personne?

—Ce que tu dis n'est pas vrai, répliqua la jeune femme. Je ne veux plus t'écouter.

Emporté par la colère, le pauvre homme retira son couteau, tua sa femme sur le coup, puis frappa le couteau dans sa propre ventre tout en criant: ‹Il vaut mieux que nous mourrions ensembles!›

Ô brahmane, la séparation de celui qu'on aime est souffrance, la rencontre de celui qu'on hait est souffrance. Ce sont des scènes de tristesse indescriptibles.›

Alors le brahmane Nāḍijaṅgha dit:

—C'est vrai, ô Bienheureux, ces souffrances existent, et ce n'est pas du plaisir. Il y a quelques années j'ai eu un enfant emporté par l'impermanence. Jour et nuit je ne pouvais oublier son image adorable. Mon affliction était si grande que je perdais la tête: je cherchais mon enfant partout et demandais à tout le monde où était mon enfant. Aujourd'hui le śramaṇa Gautama m'a bien expliqué; tout ce qu'il a dit est vrai mais pas du tout évident [à ceux qui sont accablés de douleur et donc ignorants du fait que tout est impermanent].

—Maintenant c'est le moment d'y réfléchir, dit le Bhagavat.

Le brahmane Nāḍijaṅgha se leva, fit trois tours autour du Bouddha pour le saluer, puis s'en retourna au palais royal, et rapporta à la reine Mallikā ce qui s'était passée.

La reine se rendit auprès du roi Prasenajit et lui dit:

—Ô Majesté! j'ai quelques questions à vous demander, veuillez avoir l'obligeance de répondre à toutes mes questions. Sa Majesté aime-t-elle le prince Lieou-li?

—Je l'aime bien, répondit le roi.

—Si le prince était soumis à l'impermanence, Sa Majesté serait-elle affligée?

—Mon affliction serait grande.

—Ainsi Sa Majesté a reconnu que la séparation de la personne qu'on aime est souffrance. Sa Majesté pense-t-elle toujours au prince Yi-lo?

—Oui, parce que je l'adore.

—Si le prince n'était plus, Sa Majesté serait-elle triste?

—Je serais très triste.

—D'après ce qui a été dit, nous savons bien que la séparation de l'être aimé n'apporte jamais de la jouissance. Sa Majesté pense-t-elle à la Kṣatriyā Sa-lo-t'o?

—Je l'aime bien, je pense souvent à elle.

—Si la reine Sa-lo-t'o trépassait, Sa Majesté serait-elle triste?

—Je serais très triste.

—Ainsi Sa Majesté a confirmé que la séparation de celui qu'on aime est souffrance, Sa Majesté éprouve-t-elle de l'amour pour moi?

—Naturellement, je t'aime bien, chérie.

—Supposons que mon corps subisse l'impermanence, Sa Majesté serait-elle triste?

—S'il t'arrive quelque chose, je serais très déprimé.

—Ô Majesté, vous avez confirmé encore une fois que la séparation de celui qu'on aime et la réunion avec celui qu'on hait ne sont pas de la joie. Pourquoi Sa Majesté pense-t-elle souvent au peuple du Kāśi-Koṣala?

—J'aime bien le peuple du Kāśi-Koṣala.

—Supposons que ce peuple soit frappé par l'impermanence, Sa Majesté serait-elle triste?

—Si le peuple du Kāśi-Koṣala n'était plus, ma vie ne serait plus en sécurité, ne parlons pas de tristesse. Car ce peuple a beaucoup contribué à mon existence; quand la vie est en danger, la tristesse est peu de chose.

—Ainsi il faut savoir que la séparation de celui qu'on aime est souffrance et non pas jouissance.

Alors le roi Prasenajit se tourna dans la direction du Bienheureux, s'agenouilla, les mains jointes et prononça ces paroles: ‹C'est merveilleux! c'est merveilleux! L'enseignement du Bienheureux est miraculeux. Le śramaṇa Gautama a des idées très subtiles. Il explique conformément à la vérité. Ô chérie, le roi s'adressa à la reine, dorénavant j'aurais encore plus de considérations pour toi, je ferais attention à tes parures et à ton habillement de telle façon qu'il n'y ait plus de différence entre toi et moi.›

Quand le Bhagavat avait entendu la discussion entre la reine Mallikā et le roi Prasenajit, il disait aux bhikṣu: ‹La reine est très intelligente. Si le roi Prasenajit m'avait eu posé ces questions, j'aurais répondu de la même façon en lui adressant les mêmes questions que la reine. D'ailleurs, ô bhikṣu, la reine Mallikā est parmi les meilleurs de mes śrāvaka (disciples du premier niveau) laïques qui ont la foi la plus solide et les résultats les plus brillants.›

Après avoir entendu ces paroles précieuses du Bouddha, les bhikṣu étaient très heureux et les mettaient respectueusement en pratique.