Ekottarāgama

Fascicule sixième

Recevoir des offrandes

4.

«Ainsi ai-je entendu. Une fois, quand le Bouddha résidait au pays des Bhāgya, au mont Śiśumāra, dans le parc des gazelles nommé Bhīsanikāvana, il y avait un maître de maison nomme Nakula-[pitṛ] qui vint se prosterner aux pieds du Bienheureux, se tint debout à ses côtés, puis, après un moment, lui adressa ces paroles:

—Je suis vieux, ravagé par des maladies et des soucis. Je venais respectueusement prier le Bienheureux de bien vouloir divulguer un enseignement approprié qui permet au multitude d'êtres vivants de pouvoir passer une longue durée dans la tranquillité.

—Comme vous avez dit, répondit le Bienheureux, le corps humain est très vulnérable, il n'est protégé que par une mince couche de la peau, il nous cause beaucoup de peur et de soucis, comment pouvons-nous y prendre refuge!? Ô maître de maison, il est vrai que l'esprit prend refuge dans le corps, mais seulement pour quelques minutes de joie. C'est donc l'esprit stupide et non pas l'esprit de sagesse. C'est pourquoi, ô maître de maison, quoique le corps soit malade, il faut faire de telle sorte que l'esprit ne l'est pas. Pour cela vous devez faire des efforts pour apprendre.

Ayant entendu ces paroles [du Bouddha], le maître de maison se leva, se prosterna aux pieds du Bienheureux et se retira. Il se dit: Maintenant je dois aller voir le vénérable Śāriputra pour m'enquérir du sens des paroles [du Bouddha].

Non loin de là, le vénérable Śāriputra était assis au pied d'un arbre. Nakula[pitṛ] arriva, se prosterna à ses pieds et s'assit à ses côtés. Le vénérable Śāriputra lui demanda:

—Ô maître de maison, vous avez l'air paisible et joyeux. Quelle en est la cause? Est-ce parce que vous avez écouté l'enseignement auprès du Bouddha?

—C'est vrai, vénérable Śāriputra, je suis paisible et joyeux parce que le Bienheureux a versé l'ambroisie de son enseignement dans mon cœur.

—Comment avez-vous reçu le versement de l'ambroisie de son enseignement dans votre cœur?

—Voici ce qui s'était passé: J'ai dit au Bienheureux que je suis vieux, souvent malade et très malheureux. J'ai prié le Bienheureux de bien vouloir analyser ce corps pour que les êtres vivants et moi-même puissions vivre tranquillement. Alors le Bienheureux m'a dit: ‹C'est vrai, ô maître de maison, le corps humain est très fragile et vulnérable, il n'est protégé que par une mince touche de la peau. Grâce à ce corps l'esprit a un certain moment de joie, mais il n'est pas conscient de la longue durée de la souffrance sans limite. C'est pourquoi, ô maître de maison, quoique le corps soit malade, il faut que l'esprit soit en paix. Pour cela vous devez faire des efforts pour apprendre.› Le Bienheureux a versé dans mon cœur cette ambroisie de son enseignement.

—Pourquoi n'avez-vous pas demandé des explications plus détaillées du Tathāgata: Comment le corps est en danger mais l'esprit est sans soucis? Comment le corps est malade mais l'esprit ne l'est pas?

—Je n'ai pas le niveau suffisant pour poser ces questions au Bienheureux. Je vous prie de bien vouloir m'expliquer.

Alors Śāriputra dit:

—Ecoutez bien et réfléchissez bien, je vais essayer de vous expliquer tout cela.

—Oui, vénérable. Je suis prêt à recevoir votre enseignement.

Śāriputra adressa ainsi le maître de maison:

—Ô maître de maison, les gens vulgaires ne voient pas les hommes saints, ne reçoivent pas l'enseignement des saints, n'acceptent pas des conseils; ils voient rarement les gens vertueux et ne s'associent avec eux. Ils ont l'idée préconçue que la matière (rūpa) c'est le moi, que la matière appartient au moi, que le moi appartient à la matière, que dans la matière il y a le moi, que dans le moi il y a la matière, que d'autre matière et la matière à moi se réunissent en un seul endroit. Une fois qu'elles se sont réunies, la nouvelle matière de détériore, se transforme sans cesse, dans laquelle apparaissent des souffrances. Ils ont l'idée préconçue que les sensations (vedanā)… les notions (saṃjñā)… les volitions (saṃsakāra)… les connaissances (vijñāna)—appartiennent au moi, que dans les connaissances il y a le moi, que dans le moi il y a des connaissances, que d'autres connaissances et la mienne se réunissent en un seul endroit. Une fois qu'elles se sont réunies, les connaissances ainsi formées se détériorent, se transforment sans cesse, dans lesquelles apparaissent des souffrances. Ô maître de maison, comme cela le corps a ses souffrances, l'esprit a aussi les siens.

—Quand le corps souffre, le maître de maison demanda à Śāriputra, que faut-il faire pour que l'esprit ne souffre pas?

Śāriputra dit:

—Ô maître de maison, les disciples des saints vénèrent et écoutent les saints, observent les abstinences, s'associent avec eux ensembles avec des amis vertueux, cherchent à les fréquenter. Ils ne prétendent pas que le moi est matériel, que dans la matière il y a le moi, que dans le moi il y a la matière, que la matière est le moi ou qu'il appartient au moi, ou que le moi appartient à la matière. C'est pourquoi ils n'ont pas ni soucis, ni souffrances quand la matière change, se transforme sous l'effet des maladies. Ils ne voient non plus que les sensations, les notions, les volitions, les connaissances appartiennent au moi, ils ne voient pas que dans les connaissances il y a le moi, que dans le moi il y a les connaissances, que les connaissances appartiennent au moi, que le moi appartient aux connaissances. C'est pourquoi ils n'ont ni soucis, ni souffrances quand les connaissances se détériorent par la réunion des différentes connaissances. C'est ainsi, ô maître de maison, que le corps peut être souffrant sans que l'esprit le soit. Ceci dit, pour arriver à ce niveau il faut faire des efforts dans les études et la pratique, il faut vous exercer à maîtriser le corps et l'esprit, et à ne pas s'attacher à eux.

Ayant entendu ces paroles de vénérable Śāriputra, le maître de maison Nakula[pitṛ] se réjouissait et les mettait respectueusement en pratique.