Ekottarāgama

Fascicule sixième

Recevoir des offrandes

5.

«Ainsi ai-je entendu. Une fois quand le Bouddha résidait à Śrāvastī, dans le bois de Jeta, au parc d'Anāthapiṇḍada, entouré de plusieurs milliers de disciples et de fidèles qui venaient écouter sa prédication, il y avait un brahmane nommé ‹Prédisposé-en-faveur-des-fleuves› qui s'approcha du Bienheureux, déposa son lourd fardeau, et se tint debout à ses côtés. Il se dit: Aujourd'hui le śramaṇa Gautama va donner une prédication à plusieurs milliers de disciples et de fidèles. Cependant je suis aussi pur et serein que lui, puisque le śramaṇa Gautama mange des aliments riches et succulents alors que je ne mange que des fruits ordinaires pour ma subsistance. En ce moment le Bienheureux savait ce le brahmane pensait et il dit aux bhikṣu:

Il y a vingt-et-un comportements malsains qui corrompent l'esprit des gens et les conduisent forcément dans les voies mauvaises (durgati), ils leur empêchent la renaissance dans un monde meilleur. Quels sont ces vingt-et-un comportements?

  1. La haine
  2. Le désir de tuer
  3. La paresse
  4. L'attachement aux plaisirs
  5. Le doute [permanent]
  6. La colère
  7. La jalousie
  8. L'inquiétude
  9. Le dépit
  10. La rancœur
  11. L'impudence
  12. L'impudicité
  13. La duperie
  14. La malhonnêteté
  15. Le faux raisonnement (lit.: forger, fabriquer)
  16. Le désir de lutter
  17. La vanité
  18. L'égocentrisme (c.à.d. l'amour-propre, la hauteur)
  19. L'envie
  20. L'orgueil
  21. La cupidité.

Ô bhikṣu! si quelqu'un possède ces vingt-et-un comportements malsains, son esprit est infecté, il s'engagera forcément dans des voies mauvaises, il lui sera impossible de renaître dans un monde meilleur. C'est comme un vêtement nouveau [fabriqué] de la laine fine, tout blanc, qui jaunit au cours des années par la poussière et les saletés. On ne peut le colorer en bleu, en jaune, en rouge ou en noir. Pourquoi? Parce qu'il a la poussière et les saletés. Ainsi, ô bhikṣu, si quelqu'un laisse imprégner son esprit des vingt-et-un comportements malsains, il est certain qu'ils le conduisent forcément dans des voies mauvaises, qu'ils lui empêchent la renaissance dans un monde meilleur. Au contraire, s'il y a quelqu'un dont l'esprit n'est pas infecté par ces vingt-et-un comportements malsains, il est certain qu'il renaîtra dans les cieux et non pas en enfer. C'est comme un tissu de laine fine, tout blanc et propre: on peut le teindre en n'importe quelle couleur: bleu, jaune, rouge ou noir, avec une réussite certaine. Pourquoi? Parce que le tissu est blanc et propre. Il en est de même pour une personne dont l'esprit a été purifié des vingt-et-un comportements malsains; il est certain que cette personne renaîtra dans les cieux et non pas en enfer.

S'il arrive à un disciple des saints (ārya-śrāvaka) d'avoir un comportement haineux, il faut qu'il essaye de le maîtriser. Il faut faire la même chose pour les autres comportements—le désir de tuer, etc. S'il arrive à un disciple des saints d'être purifié de la haine et des autres comportements malsains, il a un comportement paisible et gai, et de la bienveillance (maitrī) pour tout le monde sans distinction aucune. Cette bienveillance universelle apportera la paix et la joie à tout le monde. Et c'est dans la paix et la joie qu'il aura la vue juste des choses. Il a aussi de la compassion (karuṇā) pour tout le monde sans distinction aucune. Cette compassion apportera la paix et la joie à tout le monde. Et c'est dans la paix et la joie qu'il aura la vue juste des choses. Il aura le plaisir (muditā) d'avoir apporté la paix et la joie à tout le monde sans distinction aucune. Ce plaisir apportera la paix et la joie à tout le monde. Et c'est dans la paix et la joie qu'il aura la vue juste des choses. Il aura la fermeté dans la protection [de la Doctrine] pour tout le monde sans distinction aucune. Cette fermeté apportera la paix et la joie à tout le monde. Et c'est dans la paix et la joie qu'il aura la vue juste des choses.

Il parvient ainsi à la foi inébranlable dans le Tathāgata. Alors il brandit inébranlablement le drapeau [de la Doctrine]. Parmi les dieux, les dragons, les asura, les śramaṇa, les brahmanes, ou les habitants de ce monde, il arrive ainsi à la paix, la joie, la vue juste des choses. Ainsi est vraiment le Tathāgata, perfectionné, pleinement illuminé, doué de la science et de la bonne pratique, bien allé, connaisseur du monde (des mondes), chef de la caravane, maître des dieux et des hommes, le pleinement éveillé qui protège tous. Ainsi cette [foi] lui [le disciple] apporte la paix et la joie et il a la vue juste des choses.

Il parvient encore [à la foi inébranlable] dans la Doctrine: La Doctrine du Tathāgata est tout à fait lucide, elle ne change jamais, elle est vénérée. Ainsi un homme sage doit observer la Doctrine, dans laquelle il aura la paix et la joie. Il vient de nouveau [à la foi inébranlable] dans la Communauté: la Communauté du Tathāgata est pur et serein, honnête et conformément à la Doctrine; [ses membres] obtiennent les accomplissements parfaits qui suivent: l'observance des règles religieuses (śīla), la concentration (samādhi), la sagesse (prajñā), la délivrance (mokṣa), l'éveil. La Communauté des saints comporte quatre paires (celui qui entre dans le courant… arhat) et huit personnes (c.à.d. les quatre ārya, dont chacun(e) réalise le ‹chemin› et le ‹fruit› de son niveau de sainteté). Ce sont les saints de la Communauté du Tathāgata. Ils sont respectables, vénérables, et peuvent vraiment faire [ce qui doit être fait]. Cette [foi] lui [le disciple] apporte la paix et la joie et il a la vue juste des choses. Il se sert de sa concentration, de son esprit serein dépourvu de toute impureté et de tout comportement malsain, de son caractère doux; il peut manifester ses pouvoirs surnaturels; il peut ainsi connaître ses innombrables vies antérieures; connaître parfaitement ce qui s'était passé il y a une génération, deux générations… dix générations… cent générations… d'innombrables générations antérieures; connaître ses noms, ses prénoms, ses façons de vivre, sa joie, sa peine, ses succès, ses défaites, etc… connaître la pensée des êtres vivants, il peut utiliser son œil divin pour observer les différentes espèces d'êtres vivants, leurs aspects physiques, leurs caractères, leurs comportements, leurs vies successives, leurs évolutions selon leur karma (bonnes ou mauvaises actions).

Il se sert de sa concentration (samādhi) pour se purifier, pour éliminer les mauvaises actions, les mauvaises pensées, les comportements malsains, et réalise ainsi des pouvoirs surnaturels. Il se sert ensuite du ‹plus haut pouvoir surnaturel›: devenir libre des souillures. Il réalise [les Vérités] de la souffrance, de l'origine de la souffrance, de la cessation de la souffrance et [du chemin qui] conduit à la cessation de la souffrance. Après cette réalisation, il se trouve libéré de la souillure des plaisirs des sens, de la souillure de l'ignorance. Dans la libération le savoir vient qu'il est libéré, et il comprend: ‹La naissance et la mort sont détruites, la conduite de Brahmā (la vie de purification) a pris sa fin, ce qui devait être fait a été fait, il n'y aura plus de devenir [pour moi]›.

Un bhikṣu qui sait se conduire ainsi est un véritable disciple des saints; son esprit est libéré; même s'il consomme beaucoup de boissons et d'aliments savoureux, il ne fait rien de mal. Pourquoi? Parce qu'il n'a plus de convoitises, parce qu'il n'a plus de désirs, de haine, de rancune, de doute. Il est nommé un bhikṣu, parmi les bhikṣu, qui, au sens le plus haut, est lavé par un lavage interne.

Alors le brahmane ‹Prédisposé-en-faveur-des-fleuves› dit au Bienheureux: Śramaṇa Gautama! vous devriez aller vous baigner dans le fleuve Sundarikā.

—Ô brahmane! le Bienheureux demanda, qu'y a-t-il de l'eau du fleuve Sundarikā?

Le brahmane répondit: L'eau est très claire. C'est un fleuve bénéfique. Quiconque se baigne dans ce fleuve se débarrasse entièrement de tous les maux.

Alors le Bienheureux récita ce poème:

Notre corps est le résultat de nos actions pendant d'innombrables milliers d'années passées.
Le bain dans ce fleuve soi-disant bénéfique,
Ainsi que dans d'autres petites mares,
Ne peut jamais nous débarrasser des nos actions ténébreuses.
Les imbéciles aiment aller se baigner souvent dans ce fleuve;
Cependant avec leurs maux antérieurs accumulés,
L'eau du fleuve ne peut pas purifier leur karma.
L'homme pur vit toujours heureux
Dans l'observation des règles de pureté.
L'homme pur mène une vie de pureté,
Sa fermeté lui apportera sûrement de bons résultats.
Si quelqu'un s'abstient de voler,
De tuer,
De mentir
S'il considère les autres comme lui-même,
Il peut se baigner n'importe où,
Il est toujours paisible dans son bonheur serein.
Comment ce fleuve peut-il nous purifier?
N'est-il pas comme si un aveugle était [capable de] révéler ce qui est caché?

Maintenant le brahmane dit avec véhémence au Bienheureux:

—Ô Gautama! maintenant je suis comme un bossu qui retrouve son dos droit, comme un aveugle qui retrouve la vue, comme un égaré qui retrouve le bon chemin, comme une personne [jadis] incapable de voir et maintenant douée des yeux pour voir qui trouve la lumière dans une maison obscure. Ô oui! le śramaṇa Gautama a utilisé d'innombrables moyens salvifiques pour nous expliquer le merveilleux Dharma. Je veux suivre votre Chemin et pratiquer conformément.

Ainsi le brahmane ‹Prédisposé-en-faveur-des-fleuves› [demanda à être admis dans la communauté du Saṃgha,] et il reçut les règles complètes de moine par égard desquelles les jeunes hommes de famille quittent la maison pour entrer dans la vie sans maison. Il suivait strictement l'enseignement [du Bouddha] et pratiquait la conduite de Brahmā sans égal [jusqu'au temps] qu'il savait vraiment: La naissance et la mort sont détruites, la conduite de Brahmā a pris sa fin, ce qui devait être fait a été fait, il n'y aura plus de devenir [pour moi]. A ce moment-là, le vénérable Sundarika devint un perfectionné (arhat). Le vénérable Sundarika écoutait les paroles de Bouddha, se réjouissait et les mettait respectueusement en pratique.