Ekottarāgama

Fascicule septième

L'extinction du feu

1. L'extinction du feu

«Ainsi ai-je entendu. Une fois quand le Bouddha résidait à Śrāvastī, dans le bois de Jeta, au parc d'Anāthapiṇḍada, le vénérable Nanda, en se promenant dans le parc calme [nommé] ‹Éclat de l'éléphant› de la citadelle de Śrāvastī, pensait: Il est vraiment très difficile pour un homme de rencontrer le Tathāgata en ce monde. Il faut des centaines de milliers d'années pour voir son apparition. C'est rarissime. C'est comme l'éclosion de la fleur de l'udumbara. Il est aussi très difficile de voir une personne qui n'a plus aucun attachement, aucun désir, aucune passion, qui a atteint le Nirvāṇa.

En ce moment, le devaputra Māra (Kāmadeva), ayant perçu la pensée du vénérable Nanda, s'envola vers Sundarī, une femme du clan Śākya, tourna en ronde dans le ciel en chantant cette épigramme:

Aujourd'hui vous devez vous réjouir,
Vous faire belle pour goûter les cinq jouissances des sens,
Car Nanda vient de quitter l'ordre religieux,
Il viendra s'amuser avec vous.

Sundarī, une femme du clan Śākya, se réjouit à cette nouvelle. Elle s'empressa de porter de beaux vêtements, de se maquiller radieusement, de décorer luxueusement toutes les pièces, de faire venir de bons musiciens. Elle essayait de recréer la bonne ambiance préférée de Nanda.

Le roi Prasenajit, en allant à la salle de conférence pour une réunion, entendit dire que le vénérable Nanda eut quitté l'ordre religieux pour reprendre ses vêtements et sa carrière civils, et qu'il y avait un deva qui était venu annoncer la nouvelle à Sundarī, [ex-]épouse [de Nanda]. Le roi fut tellement triste. Il monta sur son éléphant blanc pour aller voir le vénérable Nanda au parc nommé ‹Éclat de l'éléphant› entouré d'un fossé. Il vint au devant du vénérable Nanda, se prosterna à ses pieds, puis s'assit à ses côtés. Le vénérable Nanda lui demanda: Pourquoi Sa Majesté est-elle venue ici avec une mine aussi triste? A-t-elle besoin de moi?

—Le roi Prasenajit répondit: En allant à la salle de conférence pour une réunion, j'ai entendu dire que vous avez quitté l'ordre religieux pour retourner à la vie mondaine. C'est pourquoi je suis venu ici pour voir si c'est vrai.

—Nanda dit en souriant: Pourquoi Sa Majesté croit-il à la rumeur? Sa Majesté n'a-t-elle pas entendu le Tathāgata parler de moi? Il a dit que j'ai éliminé toutes les passions, que je n'ai plus de renaissances, que j'ai mis fin à la conduite de brahma, que j'ai fait ce qu'il y avait à faire, que je ne retourne plus jamais en embryon. Il a dit que je connais la Vérité [suprême], que je suis devenu arhat, que mon esprit est libéré totalement.

—Le roi répondit: Je n'ai pas entendu le Tathāgata dire que le bhikṣu Nanda n'a plus de renaissances, est devenu arhat, a son esprit libéré totalement. Au contraire j'ai entendu qu'un deva est venu prévenir Sundarī, la femme du clan Śākya de votre retour. C'est pourquoi Sundarī, [votre ex-]épouse, a fait décorer les salles, jouer de la musique, elle s'est habillée de beaux vêtements pour vous accueillir. C'est parce que j'ai entendu cela que je suis venu ici toute de suite.

—Le vénérable Nanda dit: Sa Majesté n'a pas vu de ses propres yeux, n'est pas sûre de ce qu'on dit, pourquoi a-t-elle prononcé ces paroles? Les ascètes et les brahmanes aiment tous le bonheur, la joie du détachement, la joie des vœux accomplis, la joie de Nirvāṇa; n'ont-ils pas constaté le danger de la fournaise du désir sexuel. Il serait illogique [qu'ils puissent affirmer autre chose]! L'objet du désir sexuel n'est qu'un squelette caché, qu'un amas de chair, qu'une lame de couteau recouverte de miel. Pourquoi désire-t-on un petit intérêt qui apportera un très grand malheur? C'est comme une branche cassée par ses fruits abondants; c'est comme un emprunt qu'on doit rembourser bientôt; c'est comme une forêt d'épées, un poison, des fleurs et des fruits toxiques. Voilà ce qui est le désir sexuel. Celui qui a encore la passion sexuelle, qui ne considère pas le désir sexuel comme une fournaise ou comme un fruit toxique, ne pourra jamais traverser ni le courant des passions, ni le courant des préjugés (lit. ‹vues›), ni le courant de l'ignorance. Et celui qui ne traverse pas encore le courant des passions, le courant des préjugés et le courant de l'ignorance, ne pourra jamais accéder au Nirvāṇa proprement dit. Sa Majesté doit savoir que les ascètes et les brahmanes ont compris et recherchent la joie du détachement, la joie des vœux accomplis, la joie du Nirvāṇa. Ils ont compris que le désir sexuel est comme une fournaise, et que son objet n'est qu'un squelette caché, qu'un amas de chair, qu'une lame de couteau recouverte de miel, qu'une branche cassée par ses fruits abondants, qu'un emprunt qu'on doit rembourser bientôt, qu'une épée, qu'un poison. Ils ont constaté cela clairement, ils ont compris à fond le danger, le feu du désir sexuel est éteint, ils ont traversé le courant des passions, le courant des préjugés, le courant de l'ignorance. Tout cela est certain. Et après ils arriveront au Nirvāṇa proprement dit. Pourquoi Sa Majesté a-t-elle prononcé ces paroles? Ô Sa Majesté! sachez que je suis devenu arhat, que je n'ai plus de renaissances, que j'ai mis fin à la conduite de brahma, que j'ai fait ce qu'il y avait à faire, que je ne retournera plus jamais en embryon, que mon esprit est complètement libéré.

Ayant entendu cela, le roi Prasenajit se réjouit, le cœur plein de bonté, il dit au vénérable Nanda: Je n'ai plus de doute. Tout est clair. Je sais maintenant que vous êtes devenu arhat. Je dois m'excuser pour retourner à mes nombreuses occupations pour mon pays.

—Nanda dit: Il faut trouver du temps pour vous occuper du pays.

Le roi Prasenajit se leva, se prosterna aux pieds de Nanda et quitta le lieu. Un instant après le départ du roi Māra fit son apparition dans le ciel et s'adressa à Nanda par ce poème:

Le visage de votre adorable épouse est comme la lune,
De l'or, de l'argent, un corps couvert de diamants:
Sa beauté est vraiment inoubliable.
Il y a toujours les cinq jouissances des sens à goûter;
Le chant, la batterie, la danse
Et sa voix douce et harmonieuse
Ont le pouvoir de chasser la tristesse et les soucis
Et d'apporter la joie dans cette forêt.

Le vénérable Nanda, sachant que Māra voulait le perturber, répondit:

Jadis je pensais ainsi:
Le plaisir sexuel n'était jamais suffisant,
J'étais ligoté par mes passions,
J'ignorais la vieillesse, la maladie, la mort.
Aujourd'hui j'ai traversé l'océan des passions,
Je suis pur et immunisé,
Je sais que l'honneur est aussi souffrance,
Que seul le Dharma est la joie éternelle;
Je ne suis plus touché par l'amour humain
Ni par le désir sexuel, la colère, l'ignorance,
Je ne pratique plus les habitudes mondaines;
Le borné doit savoir cela.

Māra, après avoir entendu ces mots, fut déçu et disparut.

Quand les bhikṣu rapportèrent cette histoire au Bienheureux, celui-ci leur dit: Pour la maîtrise des sens le bhikṣu Nanda est le meilleur des bhikṣu; le bhikṣu Nanda est libre de l'amour, de la haine et de l'erreur. C'est pourquoi il est devenu arhat. Parmi mes disciples le bhikṣu Nanda est le meilleur dans la maîtrise des sens.—Ayant entendu ces paroles du Bouddha, les bhikṣu étaient heureux et les mettaient respectueusement en pratique.