Ekottarāgama

Fascicule septième

L'extinction du feu

9.

«Ainsi ai-je entendu. Une fois quand le Bouddha résidait à Śrāvastī, dans le bois de Jeta, au parc d'Anāthapiṇḍada, le vénérable Aniruddha demeurait à Kuśinagara, là où il est né. Un jour, les Caturmahārājakāyika et cinq cents [autres] deva, y compris les vingt-huit rois des esprits errants, vinrent au devant du vénérable Aniruddha, se prosternèrent à ses pieds, puis se tinrent debout à ses côtés et chantèrent ces vers:

Nous vous saluons avec adoration, ô vénérable,
Que les hommes ont beaucoup respecté!
Veuillez bien nous montrer
Quelle méditation nous devons pratiquer.

En ce moment, un brahmacārin nommé Chö-pa-tcha, disciple de Fan-mo-yu, vint aussi au devant du vénérable Aniruddha, se prosterna à ses pieds, puis s'assit à ses côtés. Ensuite il demanda:

—Jadis je vivais dans un palais royal mais je n'ai jamais senti cet exquis parfum naturel. Quelqu'un est-il déjà venu ici? Ou est-ce le parfum des deva, des nāga, des génies?

—Regardez, dit Aniruddha, voilà les Caturmahārājakāyika et cinq cents deva, y compris les vingt-huit rois des esprits errants.

—Pourquoi, dit le brahmacārin, je ne les vois pas? Où sont les Caturmahārājakāyika?

—Aniruddha: Peut-être parce que vous n'avez pas encore d'œil divin (divyacakṣus).

—Le brahmacārin: Si j'avais l'œil divin pourrais-je voir les Caturmahārājakāyika et les vingt-huit rois des esprits errants?

—Aniruddha: Bien sûr! si vous aviez l'œil divin vous pourriez voir les Caturmahārājakāyika et les cinq cents deva, y compris les vingt-huit rois des esprits errants. Mais, ô brahmacārin! l'œil divin n'a rien d'extraordinaire! Il y a un Brahmadeva nommé Sahasracakṣus (Indra) qui peut voir des milliers de mondes comme on voit un diadème dans sa main; cependant il ne peut pas voir son propre corps habillé.

—Le brahmacārin: Pourquoi ce Brahmadeva Sahasracakṣus ne peut-il pas voir son propre corps habillé?

—Aniruddha: Parce qu'il n'a pas encore l'œil de la sagesse suprême.

—Le brahmacārin: Si j'avais l'œil de la sagesse suprême, pourrais-je voir mon propre corps habillé?

—Aniruddha: N'importe qui a l'œil de la sagesse suprême peut voir son propre corps habillé.

—Le brahmacārin: Ô vénérable, veuillez m'apprendre ce qu'il faut faire pour avoir l'œil de la sagesse suprême.

—Aniruddha: Est-ce que vous pouvez respecter les observances (śīla)?

—Le brahmacārin: Quelles sont ces observances?

—Aniruddha: S'abstenir de faire le mal, de faire ce qui est injuste.

—Le brahmacārin: Oui, je pourrais respecter de telles observances.

—Aniruddha: Ô brahmacārin! dorénavant vous devez respecter strictement les observances; vous devez aussi vous débarrasser des nœuds de l'orgueil (māna), et des préjugés de l'ego (aham) et du moi (ātman).

—Le brahmacārin: Qu'est-ce que l'ego? Qu'est-ce que le moi? Quels sont les nœuds de l'orgueil?

—Aniruddha: L'ego c'est le domaine de l'esprit (nāma). Le moi c'est la forme (rūpa). De ceux-ci sont produits les connaissances, les sentiments, les jugements et l'idée de l'ego et du moi qui sont les nœuds de l'orgueil. C'est pourquoi, ô brahmacārin! il faut chercher des moyens salvifiques pour éliminer ces nœuds. Vous devez apprendre sérieusement cela.

Le brahmacārin se leva, se prosterna devant Aniruddha, fit trois tours autour du vénérable et quitta le lieu. Sur son chemin de retour, en réfléchissant sur ce qu'eut dit Aniruddha, il fut illuminé, toutes ses impuretés s'effacèrent et il obtint l'œil dharmique (dharmacakṣus). En ce moment T'ien-hi-yu, un de ses amis, sachant ce qui s'était passé pour le brahmacārin, vint se prosterner aux pieds d'Aniruddha, se tint debout à ses côtés et le complimenta par ces vers:

Le brahmacārin n'est pas encore arrivé chez lui,
Sur son chemin il est déjà illuminé.
Il n'a plus d'impuretés, il a obtenu l'œil dharmique,
Il n'a plus de doute, plus d'hésitations.

Le vénérable Aniruddha répondit:

J'ai deviné que le brahmacārin
Serait illuminé sur son chemin de retour
Car, à l'époque du Bouddha Kāśyapa,
Il avait déjà écouté cet enseignement.

Après cet événement, le vénérable Aniruddha quitta son pays natal, voyageait à travers plusieurs pays [pour enseigner la doctrine].

Ce jour-là il arriva à Śrāvastī, se prosterna aux pieds du Bouddha, puis se tint debout à ses côtés. Le Bienheureux lui donna quelques conseils. Aniruddha écouta attentivement, puis le salua et se retira. Alors le Bienheureux dit aux bhikṣu: Parmi mes disciples (śrāvaka) le bhikṣu Aniruddha est le meilleur [entre ceux qui] ont obtenu l'œil divin. Ayant entendu ces paroles du Bouddha, les bhikṣu étaient heureux et mettaient en pratique [la doctrine].