Jātaka-aṭṭhakathā

Ekanipāta

29. Kaṇhajātakavaṇṇanā

«Quand la charge est lourde». Le Maitre a raconté cette histoire alors qu’il résidait à Jetavana, à propos du Double Miracle qui sera expliqué avec la Descente des Cieux dans la treizième section du Sarabhamiga Jātaka. Après avoir accompli le Double Miracle, le Parfaitement Réalisé passa trois mois dans les mondes divins, puis il redescendit aux portes de la ville de Saṅkassa à l’occasion du festival de Mahapavāraṇā et enfin il entra en grande pompe à Jetavana. Rassemblés dans la grande salle du Dhamma, les moines faisaient l’éloge du Maitre: «Frères ! Le Tathāgata est d’une force sans égale, personne n’est capable de porter la charge que porte le Tathāgata. Bien que les six autres maitres spirituels répètent à l’envi qu’eux seuls peuvent accomplir des miracles, ils n’en ont réalisé aucun. Ô combien inégalée est la puissance du Maitre !» Le Maitre entra justement à ce moment et leur demanda: «Moines, sur quoi porte votre réunion ?», ce à quoi ils répondirent: «Nous ne faisons rien d’autre que de louer vos qualités, Vénérable». «Moines», dit le Maitre, «qui portera maintenant la charge que je porte ? Par le passé, même lorsque je pris naissance sous la forme d’un animal, j’étais sans égal.» Puis, il leur raconta cette histoire du passé.

Il y a longtemps, alors que le roi Brahmadatta régnait à Bénares, le Bodhisatta prit naissance sous la forme d’un taureau. Alors qu’il était encore jeune, ses maitres le donnèrent à la vieille femme chez qui ils habitaient, en guise de règlement pour le loyer. Elle le nourrit de riz, de bouillie de riz et d’autres bonnes choses, et l’éleva comme son propre fils. Il était noir comme du jais et c’est pourquoi on l’appelait ‘ayyikākāḷaka’. Alors qu’il grandissait, il se promenait avec ses congénères du village, et son comportement était irréprochable. Les jeunes villageois s’accrochaient à ses cornes, ses oreilles et son cou, jouaient avec sa queue et s’asseyaient sur son dos. Un jour il pensa: «Ma mère est pauvre et elle m’a élevé avec beaucoup de mal comme son propre fils. Et si je gagnais de l’argent en travaillant ! Je l’affranchirais ainsi de la pauvreté !» A partir de ce moment-là, il se mit à la recherche d’un travail.

Puis un jour, une caravane de marchands de cinq cents charrettes se trouva bloquée au milieu d’un gué. Le fils du chef de la caravane attacha toutes les bêtes ensemble aux charrettes, mais elles ne parvinrent pas même à en déplacer une seule. Le Bodhisatta se trouvait justement dans les parages, en compagnie d’autres taureaux du village. Le fils du chef de la caravane qui s’y connaissait en matière de taureaux, se demanda si parmi eux il n’y en avait pas un de bonne race, capable de tirer ses charrettes. Apercevant le Bodhisatta, il pensa: «Celui-ci est de race excellente ; il devrait pouvoir tirer mes charrettes de là. Mais, qui peut bien en être le propriétaire ?». Il s’adressa donc aux gardiens du troupeau: «Eh les amis ! A qui appartient ce taureau ? Je vais l’atteler aux charrettes, et je payerai quand il les aura tirées de là. Ils lui répondirent: «Prends-le et attèle-le ! Son maitre n’est pas ici !»

Il lui passa une corde dans le nez et tira dessus, mais il ne parvint pas à le déplacer. En effet, ayant décidé qu’il n’avancerait pas tant que la question de son salaire n’aurait pas été réglée, le Bodhisatta ne bougea point. Le marchand comprit ce qu’il voulait et lui dit: «Maitre, quand tu auras déplacé les cinq cents charrettes, je te donnerai un salaire de deux pièces par charrette, soit mille pièces au total». Le Bodhisatta s’avança de lui-même, et les hommes l’attelèrent à la première charrette. Il la sortit rapidement de là et la mena jusqu’à la terre ferme ; et de la même manière il dégagea toutes les cinq cents charrettes.

Le marchand ne compta qu’une pièce par charrette. Il en mit donc cinq cents dans une bourse qu’il attacha autour du cou du Bodhisatta. «Il ne m’a pas donné le salaire promis», pensa celui-ci, «je ne vais pas le laisser partir maintenant». Il se tint debout devant la première charrette et lui bloqua la voie. Ils essayèrent de le faire bouger de là, mais ils n’y parvinrent pas. «Je suppose qu’il sait que je ne lui ai pas donné la totalité de son salaire», pensa le marchand. Il mit donc mille pièces dans une bourse qu’il lui noua autour du cou et lui dit: «Voilà ton salaire pour avoir tiré les charrettes.» Le Bodhisatta rentra chez sa mère avec les mille pièces.

Les enfants du village s’approchèrent du Bodhisatta et s’écrièrent: «Qu’est-ce qu’il y a autour du cou d’ayyikākāḷaka ?» Il les pourchassa et ils s’enfuirent en courant. Il arriva chez sa mère, les yeux rouges et l’air bien fatigué. La vieille femme vit autour de son cou la bourse avec les mille pièces et se demanda où il avait bien pu la trouver. Elle questionna les vachers, écouta leur explication et dit au Bodhisatta: «Penses-tu vraiment que je veux vivre de ton salaire ? Mais pourquoi t’es-tu donné autant de mal, mon fils ?»

Elle fit prendre un bain d’eau chaude au Bodhisatta, lui oignit tout le corps d’huile, lui donna une boisson à boire et le nourrit d'une nourriture qu’il appréciait. Lorsque sa vie arriva à son terme, elle et le Bodhisatta allèrent renaitre en adéquation avec leurs actes passés.

Ayant rappelé par cet enseignement du Dhamma que le Tāthagata était d’une force inégalée aussi bien maintenant que par le passé, et étant de plus parfaitement éveillé, le Maitre prononça les vers suivants:

yato yato garu dhuraṃ, yato gambhīravattanī.
tadāssu kaṇhaṃ yuñjanti, svāssu taṃ vahate dhuraṃ

Quand la charge est lourde, bloqués dans des chemins boueux,
ils attèlent [le taureau noir] Kaṇha, et il porte la charge

yato yato garu dhuraṃ signifie ici: «où qu’il y ait une charge lourde, pesante, les autres taureaux ne sont pas capables de la soulever.»

yato gambhīravattani: vattani signifie «ils sont ici», autrement dit cela veut dire «chemin». Ce vers signifie que le chemin est marécageux à cause de la grande quantité d’eau ou de boue, ou à cause de l’état irrégulier et endommagé du flanc de la colline.

tadāssu kaṇhaṃ yuñjanti: ici ‘assu’ est une particule indéclinable. Ce vers signifie: «alors ils attelèrent ‘le noir’» [assu n’a donc pas de signification particulière]. Il est dit: «Lorsque la charge est lourde et que le chemin est marécageux, ils éloignent les autres bêtes et n’attèlent que ‘le noir’.»

svāssu taṃ vahate dhuraṃ : ici aussi ‘assu’ n’est qu’une particule indéclinable. «Il porte la charge», est la signification de ce vers.

Quand il y a une lourde charge, quand ils sont dans des chemins marécageux
ils attèlent Kaṇha, et il porte la charge.
Quand la charge est lourde, bloqués dans des chemins boueux,
ils attèlent [le taureau noir] Kaṇha, et il porte la charge

Ayant ainsi montré pourquoi à cette époque seul Kaṇha portait la charge, le Bienheureux fit le lien avec sa vie antérieure en expliquant: «Uppalavaṇṇā était alors la vieille femme, alors que moi j’étais Ayyikākāḷaka.»