T 1670B Sūtra du Bhikṣu Nāgasena

1.2.

Non loin du bois se trouvait un troupeau de plus de cinq cents éléphants. Dans ce troupeau, il y avait un roi éléphant, sage et vertueux, connaissant ce qui est bien et mal. A la manière des hommes, les éléphants en foule entouraient le roi éléphant. Parmi eux, il y avait des mâles et des femelles ; il y en avait à longues défenses, à défenses moyennes, à petites défenses. Quand le roi éléphant, ayant soif, voulait aller boire de l'eau, tous les petits éléphants le devançaient pour entrer dans l'eau et boire ; après avoir bu, ils couraient et jouaient dans l'eau, l'agitaient, y fouillaient ; ils la souillaient et la rendaient mauvaise, et le roi éléphant n'obtenait point d'eau pure à boire. Quant le roi éléphant, ayant faim, voulait aller manger de l'herbe, de nouveau tous les petits éléphants le devançaient pour manger, s'appropriant gloutonnement les belles herbes ; ils couraient et jouaient, piétinant l'herbe, et le roi éléphant n'obtenait point d'herbe propre à manger.

Le roi éléphant fit cette réflexion :

« Mon troupeau est bien nombreux et me cause beaucoup d'ennui. Tous ces éléphants et petits éléphants fouillent dans l'eau, la souillent et salissent l'herbe ; quant à moi, je ne bois jamais qu'eau souillée et ne mange qu'herbe piétinée. »

Le roi éléphant pensa :

« J'ai envie de quitter tous ces éléphants et de m'en aller en un lieu abrité ; ne serait-ce pas agréable ? »

Et le roi éléphant, quittant le troupeau, partit, se rendit dans la montagne et arriva dans le bois de kiao-lo.

Le roi éléphant vit le Buddha assis sous les arbres ; il ressentit une grande joie en son cœur. Et il s'avança auprès du Buddha ; abaissant la tête et pliant les genoux, il salua le Buddha, puis s'écarta et se tint d'un côté.

Le Buddha fit cette réflexion :

« J'ai quitté la foule des hommes pour venir en ce bois ; le roi éléphant, lui aussi, a quitté la foule des éléphants pour venir en ce bois : il a eu exactement la même idée. »

Le Buddha prêcha un sūtra au roi éléphant, disant :

« Parmi les hommes, le Buddha est le plus honoré ; parmi les éléphants, le roi éléphant est le plus honoré. »

Le Buddha dit :

« Ma pensée correspond exactement à celle du roi éléphant. Moi et le roi éléphant, nous nous plaisons tous deux dans ce bois. »

Quand le roi éléphant eut entendu ce sūtra, son esprit s'ouvrit ; il comprit la pensée du Buddha. Et le roi éléphant regarda le promenoir [caṅkrama] que parcourait le Buddha de ci de là. Prenant de l'eau avec sa trompe, il arrosa le sol ; arrachant des herbes avec sa trompe, il balaya le sol ; foulant le sol de ses pieds, il l'aplanit et le mit en bon état. Ainsi, chaque jour, matin et soir, le roi éléphant fit le service du Buddha.

Longtemps après, le Buddha partit dans la Voie du ni-yuan [nirvāṇa] incomposé. Le roi éléphant ne savait plus où était le Buddha ; circulant de lieu en lieu, il allait donc cherchant le Buddha et ne le trouvait pas. Gémissant et versant des larmes, plein de tristesse et d'inquiétude, il n'avait plus de joie et ne pouvait manger ni boire.

En ce temps, il y avait dans le pays un monastère bouddhique, sur une montagne, appelé Kia-lo-yuan. Dans ce monastère résidaient ensemble 500 cha-men [çramaṇa] ; tous avaient atteint la Voie d'a-lo-han [arhat]. Régulièrement, les six jours de jeûne du mois, les 8e, 14e, 15e, 23e, 29e et 30e jours, ils récitaient les sūtras jusqu'à l'aube. Le roi éléphant résidait aussi sur la montagne, près du monastère ; il connaissait les six jours de jeûne où l'on récitait les sūtras. Ces jours-là, il se rendait dans le monastère pour écouter les sūtras. Les cha-men savaient que le roi éléphant aimait à écouter les sūtras ; ils attendaient, pour les réciter, que le roi éléphant fût venu ; le roi éléphant écoutait les sūtras jusqu'à l'aube, sans dormir, sans se coucher, sans remuer, immobile.

Le roi éléphant avait souvent écouté les sūtras ; il avait fait le service du Buddha ; aussi, étant mort à son tour, longtemps après, en un âge avancé, obtint-il, après sa mort, d'être un homme et de naître en qualité de fils dans une famille de p'o-lo-men [brāhmaṇa]. Ayant grandi, il n'entendit pas les sūtras bouddhiques, ni ne vit de cha-men. Il quitta alors sa famille et pénétra au plus profond d'une montagne, pour étudier la Voie des p'o-lo-men. Il résidait sur la montagne ; dans le voisinage, il y avait aussi un religieux p'o-lo-men. Se trouvant tous deux sur la montagne, ils entrèrent en relations et firent connaissance.

L'un fit cette réflexion :

« Je suis dégoûté du souverain, de la tristesse, de la douleur, de la vieillesse et de la maladie, [qui causent le tourment de l'homme tant qu'il est] de ce monde ; après la mort, il faudra entrer aux enfers, ou parmi les goules affamées, les animaux ou les pauvres. C'est pourquoi je me raserai les poils de la tête, je revêtirai le kia-cha [kāsāya], je me ferai cha-men, je rechercherai la Voie de l'incomposé, par laquelle on franchit les existences. »

L'autre fit cette réflexion :

« Mon souhait est d'être roi d'un pays, d'obtenir la souveraineté, de faire en sorte que le peuple entier de l'univers me soit soumis et m'obéisse. »

Tels étaient les vœux de ces deux hommes. Longtemps après, étant morts de nouveau en un âge avancé, tous deux obtinrent d'être hommes dans ce monde.

Celui qui dans sa destinée antérieure avait souhaité être roi d'un pays naquit au bord de la mer, comme prince héritier du roi d'un pays ; ses père et mère donnèrent à leur fils l'appellation de Mi-lan.

Celui qui dans sa destinée antérieure avait souhaité rechercher la Voie du ni-yuan [nirvāṇa] incomposé, par laquelle on franchit les existences, naquit au T'ien-tchou [Inde], dans le district de Ki-pin [Cachemire] ; ses père et mère lui donnèrent alors l'appellation de T'o-lie. Quand il naquit, il naquit tout vêtu d'un kia-cha ; s'il naquit avec un kia-cha, c'était à cause du vœu qu'il avait fait dans son existence antérieure. Dans cette maison, il y eut un roi éléphant qui naquit aussi le même jour. Au T'ien-tchou, on appelle un éléphant na [nāga] ; les père et mère, à cause de l'éléphant, appelèrent alors leur fils du nom personnel de Na-sien [Nāgasena].

Na-sien grandit, atteignant l'âge de quinze à seize ans. Il avait un oncle maternel nommé Leou-han, qui avait étudié la Voie et s'était fait cha-men ; il possédait les talents les plus merveilleux, inégalés dans le monde. Il avait déjà atteint la Voie d'a-lo-han : son œil était doué de la vue qui pénètre toute chose, son oreille de l'ouïe qui pénètre toute chose ; il savait de lui-même d'où l'on vient en naissant ; il pouvait se mouvoir en volant ; sortir, il le pouvait sans qu'il y eût d'interstice ; entrer, il le pouvait sans qu'il y eût de vide; il se transformait à volonté; il n'y avait rien qu'il ne fît ; tout ce que pensent en leur cœur les hommes qui sont en haut au ciel et sous le ciel et les espèces volantes et rampantes, Leou-han le savait d'avance. Et il savait d'où l'on vient en naissant et dans quelle voie on s'engage en mourant.

Na-sien se rendit alors auprès de son oncle maternel et, parlant de sa propre initiative, il dit :

« La Voie du Buddha me plaît ; je veux me raser les poils de la tête, revêtir le kia-cha et me faire cha-men. Maintenant, me faut-il devenir disciple de mon oncle maternel ou plutôt me faire cha-men par la discipline personnelle? »

Sachant que dans son existence antérieure Na-sien avait pratiqué le bien et possédé la sagesse, Leou-han fut pris pour lui d'une grande sympathie : il l'autorisa à se faire cha-mi [çrāmaṇera]. Débutant comme petit cha-mi, Na-sien reçut les dix défenses. Chaque jour il récita les sūtras ; il étudia et interrogea, méditant sur les sūtras et les défenses. Il atteignit alors les quatre degrés de tch'an [dhyāna]. Il connaissait à fond l'essentiel de tous les sūtras ; il ne lui restait plus qu'à recevoir les défenses de grand cha-men.

En ce temps, dans une montagne du pays, il y avait un monastère bouddhique appelé Ho-tan. Dans le monastère de Ho-tan étaient cinq cents cha-men, qui tous avaient atteint la Voie d'a-lo-han. Parmi eux se trouvait un premier a-lo-han, nommé Ngo-po-yue ; il était doué de la connaissance des choses passées, futures et présentes, en haut au ciel et sous le ciel.

Ayant atteint l'âge de vingt ans révolus, Na-sien devint en conséquence grand cha-men ; il reçut les défenses de grand cha-men [énoncées dans les] sūtras.

Il se rendit alors dans le monastère de Ho-tan, auprès de Ngo-po-yue. En ce temps justement, le quinze du mois, les cinq cents a-lo-han exposaient le sūtra des défenses de grand cha-men ; ils occupaient les sièges supérieurs de la salle où l'on explique [la Loi]. Tous les grands cha-men entrèrent ; Na-sien était parmi eux. Tous les cha-men s'assirent. Ngo-po-yue embrassa du regard les cha-men occupant les sièges : tous étaient a-lo-han en leurs cœurs; seul Na-sien n'avait pas atteint la Voie d'a-lo-han. Alors Ngo-po-yue prononça un sūtra de comparaison, disant :

« C'est comme lorsqu'on lave le riz : le riz est bien blanc ; si parmi ce riz il y en a du noir, on l'enlève, [car il est] mauvais. Maintenant, nous tous dans ce chapitre sommes blancs et purs ; seul Na-sien est noir : il n'a pas encore atteint la Voie d'a-lo-han. »

Entendant Ngo-po-yue prononcer ce sūtra, Na-sien fut grandement affligé ; il se leva, salua les cinq cents cha-men et sortit. Na-sien fit cette réflexion :

« Il ne me convient pas de m'asseoir dans ce chapitre. Aussi bien, je ne suis pas encore délivré. Tous ces autres cha-men sont délivrés. Je suis pareil à un renard parmi des lions. Dorénavant, tant que je n'aurai pas atteint la Voie, je ne rentrerai pas m'asseoir parmi eux. »

Ngo-po-yue connaissait les pensées de Na-sien. Il l'appela devant lui, lui caressa la tête de la main et dit :

« Bientôt tu atteindras la Voie d'a-lo-han ; ne t'afflige point! »

Et Ngo-po-yue fit asseoir Na-sien et le retint.

Na-sien eut un nouveau maître, âgé de plus de quatre-vingts ans, du nom de Kia-wei-yue.

Dans ce district, il y avait un yeou-p'o-sö [upāsaka] d'une grande sagesse et d'une grande vertu, qui journellement nourrissait les disciples de Kia-wei-yue. Quand ce fut au tour de Na-sien d'aller, avec l'ustensile approprié, prendre les provisions pour son maître, celui-ci enjoignit à Na-sien de garder de l'eau dans sa bouche en allant chez le yeou-p'o-sö prendre les provisions. Le yeou-p'o-sö vit la jeunesse de Na-sien, la correction de son maintien, son allure si peu commune ; d'avance, il le savait doué de la sagesse ; il avait ouï dire qu'il était réputé pour son intelligence et sa résolution et capable de prêcher la doctrine des sūtras. Lorsqu'il vit entrer Na-sien dans sa maison, le yeou-p'o-sö se leva, s'avança pour le saluer et dit en joignant les mains :

« Voilà bien des jours que je nourris des cha-men : aucun ne m'a encore prêché de sūtra. Maintenant, je prie Na-sien de compatir à mon désir en me prêchant un sūtra, afin de délier mon ignorance. »

Na-sien fit cette réflexion :

« J'ai reçu de mon maître l'ordre de garder de l'eau dans ma bouche et de ne point parler. Maintenant, en crachant l'eau, je contreviendrais à la défense de mon maître. Que dire de cela ? »

Na-sien pensa :

« Aussi bien, le yeou-p'o-sö a des dons éminents ; il est résolu ; si je lui prêche un sūtra, je crois qu'il atteindra la Voie. »

Et Na-sien cracha l'eau, s'assit et lui prêcha un sūtra, disant :

« L'homme qui distribue des dons, fait le bien et met en pratique les défenses des sūtras, dans l'existence présente vit en paix, dans l'existence future naîtra au ciel, ou, s'il naît ici-bas parmi les hommes, sera sage et riche et noble ; par la suite, il ne retournera ni dans les enfers, ni parmi les goules affamées, ni parmi les animaux. L'homme qui n'observe pas les défenses des sūtras souffre dans l'existence présente, et dans l'existence future il retombera dans les trois voies mauvaises et n'en sortira jamais. »

Le yeou-p'o-sö, entendant ce sūtra, s'en réjouit en son cœur. Na-sien sut que le yeou-p'o-sö se réjouissait en son cœur, et il lui prêcha de nouveau un sūtra profond, disant :

« Les myriades d'êtres de ce monde doivent passer ; ils n'ont point de permanence. Les myriades d' êtres passent ; tous souffrent. Il en est de même du corps des hommes en ce monde. Les hommes de ce monde disent tous ceci : Que mon corps passe, j'y consens... Ce sont là tous hommes qui n'ont pas atteint la Voie du ni-yuan indépendant. Ceux qui goûtent les joies supérieures du ni-yuan ne subissent ni naissance, ni vieillesse, ni maladie, ni mort, ni tristesse, ni soucis ; pour eux tous péchés, mortifications et douleurs sont anéantis entièrement. »

Lorsque Na-sien eut fini de prêcher ce sūtra, le yeou-p'o-sö atteignit la première Voie, celle de siu-t'o-yuan [srotāpanna] ; Na-sien lui-même atteignit aussi la Voie de siu-t'o-yuan. Le yeou-p'o-sö se réjouit beaucoup et prépara pour Na-sien d'excellente nourriture. Na-sien dit au yeou-p'o-sö de prendre tout d'abord les provisions et de les mettre dans le po [pātra] de son maître ; puis, après avoir mangé et s'être rincé la bouche, il les prit et retourna auprès de son maître.

Voyant les provisions, le maître dit :

«Tu apportes aujourd'hui les provisions ; c'est fort bien. [Mais] comme tu as violé la convention de la communauté, il faut te chasser. »

Na-sien fut désolé. Le maître ordonna d'assembler le pi-k'ieou-seng [bhikṣusaṇgha] ; le pi-k'ieou-seng s'assembla et s'assit. Le maître dit :

« Na-sien a violé la convention de notre communauté ; il faut que d'un commun accord nous le chassions ; il ne doit pas rester dans la communauté. »

Ngo-po-yue prononça une comparaison, disant :

« C'est comme un homme qui d'une flèche aurait atteint deux buts : un homme pareil, il ne faut pas le chasser. En prenant l'initiative de parler, Na-sien a atteint la Voie et l'a fait atteindre au yeou-p'o-sö ; il ne faut pas le chasser. »

Le maître de Na-sien, Kia-wei-yue, dit :

« Supposons même que d'une seule flèche il ait atteint un ensemble de cent buts, — cela doit être considéré comme une violation de la convention de notre communauté : nous ne pouvons le retenir [parmi nous]. Les autres — ceux qui observent les défenses — ne peuvent atteindre la Voie à la manière de Na-sien : il faut dès maintenant couper court aux suites [qu'aurait notre indulgence à son égard] ; si nous ne chassons pas Na-sien, les autres suivront son exemple, et il sera impossible de mettre fin aux suites [d'un tel acte]. »

Le chapitre resta silencieux ; conformément à l'ordre du maître, on chassa Na-sien sur-le-champ. Na-sien salua son maître, le visage aux pieds de son maître, puis se releva, salua circulairement le pi-k'ieou-seng et sortit.

Il pénétra au plus profond d'une montagne et, assis sous un arbre, jour et nuit, plein d'énergie spirituelle, il médita sur la Voie, sans se lasser ; et par l'effet de sa propre action il atteignit la Voie d'a-lo-han : il put se mouvoir en volant ; son œil fut doué de la vue qui pénètre toute chose, son oreille de l'ouïe qui pénètre toute chose ; il eut le pouvoir de connaître les choses bonnes ou mauvaises que pensent les autres hommes en leur cœur ; et il sut spontanément d'où l'on vient en naissant.

Ayant atteint la Voie d'a-lo-han, il rentra au monastère de Ho-tan, se prosterna au milieu du pi-k'ieou-seng, demanda pardon, fit acte de contrition devant le pi-k'ieou-seng du monastère de Ho-tan ; et le pi-k'ieou-seng daigna l'entendre. Na-sien salua puis sortit.

Na-sien se rendit dans les centres administratifs, les villages et les hameaux, prêchant aux hommes les défenses des sūtras et leur enseignant à faire le bien. Parmi ceux qui écoutèrent ses prédications, certains reçurent les cinq défenses, certains atteignirent la Voie de siu-t'o-yuan [srotāpanna], certains la Voie de sseu-t'o-han [sakṛdāgāmin], certains la Voie d'a-na-han [anāgāmin], certains se firent cha-men [çramaṇa] et atteignirent la Voie d'a-lo-han [arhat]. Les quatre rois célestes du premier [devaloka] ; Che [Çakra], l'empereur du ciel [Devendra] des tao-li [Trayastriṃça] [occupant] le second [devaloka] ; le roi céleste Fan [Brahma], [qui règne sur] le septième [loka, le brahmaloka], tous venaient devant Na-sien, le saluaient, le visage à ses pieds, puis s'asseyaient à l'écart. Et Na-sien exposait les sūtras à tous les dieux célestes. Son nom, sa réputation se répandirent au loin dans les quatre directions. Partout où allait Na-sien, tous les dieux célestes, hommes, démons, esprits et dragons se réjouissaient de le voir ; tous en retiraient du bonheur.

Alors Na-sien, se déplaçant, arriva au T'ien-tchou [Inde], dans le pays de Chö-kie, et s'arrêta dans le monastère Sie-ti-kia.

Il y avait cet homme qu'il avait connu jadis, dans son existence antérieure. Au bord de la mer, il avait été prince héritier du roi du pays ; son nom personnel était Mi-lan. Mi-lan, dans sa jeunesse, avait aimé à lire les sūtras ; il avait étudié les Voies hérétiques et connaissait à fond les points difficiles de la Loi des sūtras des Voies hérétiques ; il n'y avait point d'hérétique qui pût le vaincre. Le roi, père de Mi-lan, étant mort en un âge avancé, Mi-lan était monté sur le trône et devenu roi du pays.

Le roi interrogea les ministres qui l'entouraient à gauche et à droite, disant :

« Des religieux et des gens du peuple du pays, qui pourrait discuter avec moi sur les points difficiles de la Voie des sūtras ? »

Les ministres de l'entourage déclarèrent au roi :

« Il y a quelqu'un, — il y a un homme qui étudie la Voie du Buddha ; on l'appelle cha-men ; sa sagesse est vaste et pénétrante. Il pourrait discuter avec le roi sur les points difficiles de la Voie des sūtras. »

...Or, au royaume de Ta-ts'in [Orient hellénique] des régions du Nord, un pays appelé Chö-kie, résidence d'anciens rois. Ce pays jouissait de la paix à l'intérieur et à l'extérieur ; la population en était toute vertueuse. Des quatre côtés de la muraille [ou de la ville murée] courait partout un chemin couvert ; toutes les portes de la muraille étaient ornées de traits gravés et sculptées. Dans le palais, chacune des femmes avait son logement ; les rues, marchés et groupes d'habitations étaient bien ordonnés et alignés ; les routes officielles étaient larges, grandes et bien alignées. Hommes et femmes, à éléphant, à cheval, en char et à pied, étaient brillants et prospères ; tch'eng-men [çramaṇa ?] et religieux, nobles, artisans et menu peuple, et [les habitants des] autres petits pays, étaient tous éminents et éclairés. La population portait des vêtements éclatants de cinq couleurs. Les femmes se mettaient du blanc et se paraient toutes de colliers [ou bracelets] de perles. Le territoire du pays était élevé et sec. Les marchands, à demeure fixe ou ambulants, faisant le commerce dans les quatre directions, se servaient tous de monnaies d'or. Les cinq céréales étaient abondantes et peu coûteuses ; il y avait des provisions et du bétail superflus dans les maisons. Autour des marchés étaient disposés pour la vente tous [les aliments nécessaires, tels que] bouillon d'agneau et riz. Ayant faim, on trouvait à manger ; ayant soif, on buvait des vins de raisin variés. C'était une joie inexprimable !

Le roi de ce pays se nommait Mi-lan. Il gouvernait le pays avec une loi juste. Mi-lan était un homme de haut talent, sage, habile, éclairé sur la Voie des sūtras du temps, capable d'expliquer les points difficiles des choses passées, futures et présentes, éclairé sur les affaires publiques et sur l'art de la guerre ; il n'y avait rien que ne pénétrât sa perspicacité.

En ce temps, le roi sortit de la ville murée pour une promenade d'agrément ; tous les soldats assemblés l'entouraient. Ce roi s'enorgueillissait en son cœur :

« Moi, qui suis roi, je suis capable de répondre aux questions innombrables posées par les adeptes des quatre-vingt-seize sortes de Voies. A peine les hommes ont-ils émis une pensée que d'avance je sais ce qu'ils vont dire. S'adressant aux ministres de son entourage, le roi dit :

« Il est encore tôt. Rentrer en ville ? Je n'aurais rien à faire. Y aurait-il en ces parages un religieux ou un cha-men qui puisse discuter avec moi sur les points difficiles des sūtras et sur la Voie ? »

Des ministres de l'entourage du roi, nommés Tien-mi-li et Wang-k'iun, déclarèrent au roi :

« Oui, il y a un cha-men nommé Ye-ho-lo, fort éclairé sur la Voie des sūtras ; il pourrait discuter avec le roi sur les points difficiles des sūtras et sur la Voie. »

Alors le roi ordonna à Tien-mi-li et à Wang-k'iun d'aller l'inviter à venir. Tien-mi-li et Wang-k'iun allèrent aussitôt l'inviter, disant :

« Le grand roi désire voir le grand maître. »

Ye-ho-lo dit :

« Le roi désire me voir — fort bien. Si le roi désire me voir, il n'a qu'à venir lui-même. Moi, je ne vais pas. »

Tien-mi-li et Wang-k'iun s'en retournèrent alors et rapportèrent au roi ce qui s'était passé. Aussitôt le roi monta en voiture et, avec cinq cents cavaliers, se rendit au monastère. Quand le roi et Ye-ho-lo se virent, ils commencèrent par se poser les questions d'usage, puis s'assirent, et les cinq cents cavaliers s'assirent tous à leur suite. Et le roi demanda à Ye-ho-lo :

« Pour quelle raison, Seigneur, avez-vous quitté votre famille, abandonné femme et enfants, vous êtes-vous rasé les poils de la tête, avez-vous revêtu le kia-cha [kāsāya] et vous êtes-vous fait cha-men [çramaṇa] ? Quelle est la Voie que vous recherchez ? »

Ye-ho-lo répondit au roi :

« Moi et mes semblables, nous étudions la Voie du Buddha ; en pratiquant une morale droite, nous en retirons du bonheur dans l'existence présente et en retirerons aussi dans les existences futures. »

Le roi interrogea Ye-ho-lo, disant :

« Y a-t-il des hommes vêtus de blanc, demeurant dans leur famille, ayant femme et enfants, qui, pratiquant une morale droite, en retirent du bonheur dans l'existence présente et en retireront aussi dans les existences futures ? »

Ye-ho-lo dit :

« Un homme vêtu de blanc, demeurant dans sa famille, ayant femme et enfants, s'il pratique une morale droite, en retire du bonheur dans l'existence présente et en retirera aussi dans les existences futures. »

Le roi dit :

« C'est en vain, Seigneur, que vous avez quitté votre famille, abandonné femme et enfants, vous êtes rasé les poils de la tête, avez revêtu le kia-cha et vous êtes fait cha-men ! »

Alors Ye-ho-lo resta muet, n'ayant rien à répliquer au roi. Les ministres de l'entourage déclarèrent au roi :

« Ce cha-men est fort intelligent et sage ; seulement, lorsqu'on le presse, il n'arrive pas à s'exprimer. »

Les ministres de l'entourage du roi levèrent tous le main et dirent :

« Le roi a vaincu ! Le roi a vaincu ! »

Ye-ho-lo se tint coi, sous le poids de sa défaite.

Tournant la tête à gauche et à droite, le roi vit que le visage des yeou-p'o-sö [upāsaka] ne marquait néanmoins aucune honte. Le roi fit cette réflexion :

«Si le visage de tous ces yeou-p'o-sö ne marque aucune honte, cela ne peut être que parce qu'il y a un autre cha-men éclairé sur la Voie des sūtras, capable de discuter avec moi sur les points difficiles. »

Le roi dit à Tien-mi-li, ministre de son entourage :

« Y a-t-il un autre cha-men éclairé et perspicace, qui puisse discuter avec moi sur les points difficiles des sūtras et sur la Voie ? »

En ce temps, Na-sien était le maître de tous les cha-men ; sans cesse il circulait avec tous les cha-men ; tous les cha-men lui faisaient prêcher les sūtras. En ce temps, Na-sien connaissait les points essentiels ou difficiles de tous les sūtras ; il était capable de prêcher habilement les douze catégories de sūtras. En prêchant les sūtras, il distinguait chaque chose, séparant les différents articles et analysant phrase par phrase. Il connaissait la Voie du ni-yuan [nirvāṇa]. Il n'y avait personne qui pût le réduire, personne qui pût le vaincre ; il pouvait dissiper tous les doutes et éclairer la pensée. Ses paroles [témoignaient d'une] sagesse [inépuisable] comme les fleuves et la mer ; il pouvait réfuter les quatre-vingt-seize sortes de Voies. Il était vénéré et aimé des quatre catégories de disciples du Buddha ; tous les sages accouraient lui rendre hommage ; sans cesse il enseignait aux hommes la Voie des sūtras.

Na-sien arriva au pays de Chö-kie. Tous les disciples de sa suite, eux aussi, étaient éminents et éclairés ; Na-sien était pareil à un lion féroce.

Tien-mi-li déclara au roi :

« Il y a un cha-men peu ordinaire, nommé Na-sien. Sa sagesse est profonde et merveilleuse ; il est éclairé sur les points essentiels de la Voie des sūtras ; il est capable de dissiper tous les doutes et il n'est rien qu'il ne pénètre. Il pourrait discuter avec le roi sur les points difficiles des sūtras et de la Voie. »

Le roi demanda à Tien-mi-li :

« Pourrait-il vraiment discuter avec moi sur les points difficiles des sūtras et de la Voie ? »

Tien-mi-li répondit :

« Assurément il le peut ! Il est même capable de discuter sur les points difficiles des sūtras et de la Voie avec le dieu du septième ciel, Fan [Brahmā]. A combien plus forte raison avec un homme !»

Aussitôt le roi ordonna à Tien-mi-li d'aller inviter Na-sien à venir. Tien-mi-li se rendit auprès de Na-sien et lui dit :

« Le grand roi désire vous voir. »

Na-sien dit :

« Fort bien. »

Et aussitôt, avec tous ses disciples, il le suivit et se rendit auprès du roi.

Le roi n'avait pas encore vu Na-sien ; mais, dans la foule, les vêtements que portait Na-sien, sa démarche, le différenciaient des autres hommes. Le roi le vit de loin et devina qu'il était Na-sien. Le roi se dit à lui-même :

« Bien nombreuse est la foule des hommes que j'ai vus dans le cours du temps ! Nombreux ceux qui entrèrent dans ma grande salle ! Je n'avais pas encore éprouvé la crainte ! Aujourd'hui, je vois Na-sien. Aujourd'hui, Na-sien me vaincra à coup sûr. A coup sûr, je ne serai pas de sa force. Mon cœur est plein de trouble et d'inquiétude ! »

Prenant de l'avance, Tien-mi-li déclara au roi :

« Na-sien est venu ; il est dehors. »

Na-sien étant arrivé, le roi demanda à Tien-mi-li lequel était Na-sien ; Tien-mi-li le lui désigna du doigt. Alors le roi se réjouit grandement :

« C'est juste comme je l'avais deviné ! »

Et le roi vit que Na-sien, par les vêtements qu'il portait, par sa démarche, se différenciait de la foule. Et Na-sien arriva ; ils commencèrent par se poser les questions d'usage ; ils causèrent. Le roi se réjouit beaucoup ; ils s'assirent tous deux, face à face.

Na-sien s'adressa au roi, disant :

« Un sūtra du Buddha dit : Le plus grand profit de l'homme, c'est la retraite paisible ; sa plus grande richesse, de savoir se contenter ; son bien le plus substantiel, d'avoir une foi ; sa plus grande joie, la Voie du ni-yuan. »