T 1670B Sūtra du Bhikṣu Nāgasena

2.21.

Le roi demanda encore à Na-sien :

« Après la mort d'un homme, qu'est-ce qui renaît pour l'existence suivante ? »

Na-sien dit :

« Le nom et le corps renaissent pour l'existence suivante. »

Le roi demanda à Na-sien :

« Sont-ce les anciens nom et corps de l'homme qui procèdent à renaître ? »

Na-sien dit :

« Non point. Ce n'est ni l'ancien nom ni l'ancien corps. Avec ce nom-ci et ce corps-ci on fait le bien et le mal dans l'existence présente ; alors on renaît pour une existence postérieure : voilà tout. »

Le roi dit :

« Si, alors qu'on a fait le bien et le mal avec ce nom et ce corps dans l'existence présente, le [même] corps ne renaît pas pour une existence postérieure, on peut donc faire tant qu'on veut le bien et le mal [et néanmoins] obtenir tout droit la délivrance et ne plus éprouver la douleur ? »

Na-sien dit :

« Ayant fait le bien dans l'existence présente, on ne renaît pas pour une existence postérieure et l'on peut obtenir la délivrance, n'est-ce pas ? [Mais] l'homme qui fait le bien et le mal n'a point de cesse : il lui faut tout simplement renaître ; c'est pourquoi il n'obtient pas la délivrance. »

Na-sien dit :

« Par exemple, un homme vole les fruits d'un autre. Le propriétaire attrape le voleur des fruits, l'emmène devant le roi et déclare : Cet homme a volé mes fruits. Le voleur dit : Je n'ai pas volé ses fruits ; ce qu'il a planté, ce n'est qu'un petit plant : en principe, il n'a pas planté de fruits. Personnellement, j'ai pris des fruits : comment y aurait-il là vol ? Je n'ai pas volé les fruits de cet homme ; je ne mérite pas d'être inculpé. »

Na-sien demanda au roi :

« Ainsi tous deux se disputent. Lequel a raison? lequel a tort? »

Le roi dit :

« Le planteur du plant a raison : c'est par son entreprise qu'à l'origine fut planté l'arbre. Le voleur est inqualifiable ; il doit être reconnu coupable. »

Na-sien dit :

« En quoi le voleur est-il coupable ? »

Le roi dit :

« Voici en quoi le voleur est coupable : c'est par le planteur du plant qu'à l'origine fut planté l'arbre ; du plant naquit la racine, et c'est pour cette seule raison qu'il y eut des fruits sur l'arbre. »

Na-sien dit :

« Il en est de même des naissances des hommes. Avec ces nom et corps l'homme fait le bien et le mal dans l'existence présente ; alors il renaît pour une existence postérieure. Faire le bien et le mal dans l'existence présente, voilà la racine. »

Na-sien dit :

« Par exemple, un homme vole du blé mûr. Le propriétaire saisit le voleur, l'entraîne et l'interroge : Tu as volé mon blé mûr !... Le voleur dit : Je n'ai pas volé votre blé mûr. Personnellement, j'ai pris du blé mûr. En quoi suis-je coupable de vol ? Les deux hommes s'entraînent devant le roi et exposent leur affaire. Lequel a raison ? lequel a tort ? »

Le roi dit :

« Le semeur du blé a raison, le voleur a tort. »

Na-sien dit :

« Comment savoir que le voleur a tort ? »

Le roi dit :

« Voici. Semer le blé est la racine. Si l'on ne sème pas de blé, il n'y a pas de condition préalable : comment y aurait-il des épis mûrs ? »

Na-sien dit :

« Il en est de même des naissances des hommes. Avec ces nom et corps l'homme fait le bien et le mal dans l'existence présente ; alors il renaît pour une existence postérieure. Faire le bien et le mal dans l'existence présente, voilà la racine. »

Na-sien dit :

« Par exemple, lors des froids de l'hiver, un homme allume du feu dans une maison pour se chauffer. Cet homme ayant quitté le feu, celui-ci brûle peu à peu, gagne la terre du mur, incendie la chambre, s'étend à l'étage et à la maison. Comme on lui dénonce l'auteur de l'incendie, le propriétaire de la maison l'entraîne devant le roi et déclare : Cet homme a allumé un feu qui s'est propagé jusqu'à incendier ma maison à étage. L'allumeur du feu dit : J'ai simplement allumé un petit feu pour me chauffer ; je n'ai pas incendié la maison à étage. »

Na-sien demanda au roi :

« Lequel a raison ? »

Le roi dit :

« Celui qui primordialement alluma le feu a tort ; c'est de son fait qu'est né l'incendie. Na-sien dit :

« Il en est ainsi des naissances des hommes. De même, avec ces nom et corps, l'homme fait le bien et le mal dans l'existence présente ; alors il renaît pour une existence postérieure. Faire le bien et le mal dans l'existence présente, voilà la racine. »

Na-sien dit :

« Par exemple, un homme allume la nuit une chandelle et la pose sur un mur pour éclairer son repas. La chandelle se consume peu à peu ; [la flamme] atteint le dessus du mur, puis la charpente de bambou et de bois, puis incendie toute la maison ; en une vaste conflagration, le feu se propage jusqu'à incendier toute la ville murée, jetant dans l'émoi les habitants de la ville murée qui crient tous ensemble : Qu'as-tu à mettre ainsi le feu à toute la ville murée ? L'allumeur du feu dit : J'ai seulement allumé une petite flamme de chandelle pour éclairer mon repas ; ce grand feu s'est produit de lui-même : ce n'est pas mon feu. Alors il entrent en chicane et s'entraînent devant le roi. »

Na-sien demanda au roi :

« Telle étant l'affaire, qui a raison ? qui a tort ? »

Le roi dit :

« L'allumeur du feu a tort. »

Na-sien dit :

« Comment le savoir ? »

Le roi dit :

« C'est lui qui primordialement fit naître le feu... Après avoir mangé, tu n'a pas pris sur toi d'éteindre le feu et tu as été cause ainsi de l'incendie de toute la ville murée. »

Na-sien dit :

« Il en est de même des naissances des hommes. Avec ces nom et corps, l'homme fait le bien et le mal dans l'existence présente ; alors il renaît pour une existence postérieure. Faire le bien et le mal dans l'existence présente, voilà la racine. A cause de l'ignorance, l'homme fait le bien et le mal ; c'est pourquoi il ne peut obtenir la délivrance. »

Na-sien dit :

« Par exemple, un homme demande la main d'une fillette de telle famille, avec des cadeaux de fiançailles en espèces monnayées. Plus tard, la fille ayant grandi, un autre à son tour demande sa main en donnant des cadeaux de fiançailles. Le premier vient et se met à dire : C'est à tort que tu l'as prise pour femme ! Le second dit : Tu as envoyé des cadeaux de fiançailles [pour obtenir la main de la] fille du temps où elle était petite ; moi, je les ai envoyés à ma femme depuis qu'elle est grande. En quoi donc t'ai-je enlevé ta femme ? Et ils s'entraînent devant le roi. »

Na-sien dit au roi :

« Ainsi, qui a raison ? qui a tort ? »

Le roi dit :

« Celui qui envoya les cadeaux de fiançailles le premier a raison. »

Na-sien dit :

« Comment le sait le roi ? »

Le roi dit :

« Cette fille était petite à l'origine ; maintenant elle est peu à peu devenue grande. Par là je sais qui a raison : elle est la femme de celui qui envoya les cadeaux de fiançailles le premier. »

Na-sien dit :

« Il en est de même des naissances des hommes. Avec ces nom et corps l'homme fait le bien et le mal dans l'existence présente ; alors il renaît pour une existence postérieure. Faire le bien et le mal dans l'existence présente, telle est la racine. »

Na-sien dit :

« Par exemple, un homme muni d'un bol achète du lait à un vacher. Ayant reçu le lait, il le rend à son propriétaire et le lui confie en disant : Maintenant, je reviendrai bientôt. Peu après, il vient reprendre son bol de lait ; or le lait a tourné à l'aigre. L'acheteur dit : C'est du lait que je vous avais confié ; or vous me rendez — à tort — du lait aigre. Le vacher dit : C'est ton ancien lait ; il a spontanément tourné à l'aigre. Et tous deux entrent en chicane et s'entraînent devant le roi. »

Na-sien interrogea le roi :

« Ainsi, lequel a raison ? »

Le roi dit :

« Le vacher a raison. »

Na-sien dit :

« Comment le sait le roi ? »

Le roi dit :

« Tu as toi-même acheté du lait ; différant [le moment de l'emporter], tu l'as posé par terre et il a spontanément tourné à l'aigre. De quelle faute est coupable le vacher ? »

Na-sien dit :

« Il en est de même des naissances des hommes. Avec ces nom et corps l'homme fait le bien et le mal dans l'existence présente ; alors il renaît pour une existence postérieure. Faire le bien et le mal dans l'existence présente, voilà la racine.»