T 1670B Sūtra du Bhikṣu Nāgasena

2.28.

Le roi demanda de nouveau à Na-sien :

« Les hommes de ce monde sont-ils [tels qu'] il existe [réellement] des hommes ou non ? »

Na-sien dit :

« On ne peut discerner de façon certaine qu'il existe des hommes en ce monde. Que convient-il d'appeler homme ? »

Le roi dit :

« La vie à l'intérieur du corps, est-ce là l'homme ? »

Na-sien demanda au roi :

« La vie à l'intérieur du corps de l'homme peut-elle regarder les formes par les yeux ? peut-elle écouter les sons par les oreilles ? peut-elle sentir les odeurs par le nez ? peut-elle connaître les saveurs par la langue, le fin et le doux par le corps ? peut-elle avoir quelque connaissance par l'esprit ? »

Le roi dit :

« Elle le peut. »

Na-sien dit :

« Je me trouve maintenant avec le roi dans l'édifice surélevé. Sur les quatre faces, il y a des fenêtres : peut-on voir [au dehors] par la fenêtre qu'on veut ? »

Le roi dit :

« On le peut. »

Na-sien dit :

« Supposons que la vie à l'intérieur du corps regarde simplement par l'ouverture qu'elle veut. Peut-elle regarder les formes par l'œil? peut-elle regarder les formes par l'oreille ? peut-elle les regarder par le nez ?... par la bouche ?... par le corps ?... par l'esprit ? »

Le roi dit :

« Elle ne le peut. »

Na-sien dit :

« Supposons que la vie réside dans l'oreille. Peut-elle entendre quelque chose par l'oreille ? peut-elle voir quelque chose par l'oreille ? peut-elle connaître les odeurs par l'oreille ? peut-elle connaître les saveurs par l'oreille? peut-elle connaître le fin et le doux par l'oreille ? peut-elle avoir une pensée par l'oreille ? »

Na-sien dit :

« Supposons que la vie réside dans le nez. Peut-elle connaître les odeurs par le nez? peut-elle entendre les sons par le nez, connaître les saveurs par le nez ? peut-elle connaître le fin et le doux par le nez ? peut-elle avoir une pensée par le nez ? »

Na-sien dit :

« Supposons que la vie réside dans la bouche. Peut-elle connaître les saveurs par la bouche ? peut-elle voir quelque chose par la bouche, entendre les sons par la bouche, sentir les odeurs par la bouche, connaître le fin et le doux par la bouche, avoir une pensée par la bouche ? »

Na-sien dit :

« Supposons que la vie réside dans le corps. Peut-elle connaître le fin et le doux par le corps ? peut-elle voir quelque chose par le corps, entendre les sons par le corps, connaître les odeurs par le corps, les saveurs par le corps ? peut-elle avoir une pensée par le corps ? »

Na-sien dit :

« Supposons que la vie réside dans l'esprit. Peut-elle avoir une pensée par l'esprit ? peut-elle entendre les sons par l'esprit, connaître les saveurs par l'esprit, connaître le fin et le doux par l'esprit ? »

Le roi dit :

« Elle ne peut les connaître. »

Na-sien dit :

« De ce que dit le roi, le précédent et le subséquent ne s'accordent pas. »

Na-sien dit :

« Par exemple, moi et le roi sommes assis ensemble dans l'édifice surélevé. En démolissant les quatre fenêtres, le champ de nos regards serait-il reculé et élargi ? »

Le roi dit :

« Oui, il serait reculé et élargi. »

Na-sien dit :

« Admettons l'hypothèse de la

« vie dans le corps ». Si l'on arrache les yeux, le champ du regard sera-t-il élargi et reculé ? Si l'on agrandit les oreilles en les fendant, le champ de l'ouïe sera-t-il reculé ? Si l'on agrandit le nez en le fendant, le champ de l'olfaction sera-t-il reculé ? Si l'on agrandit la bouche en la fendant, pourra-t-on connaître plus de saveurs? Si l'on dépèce la peau, connaîtra-t-on plus [d'objets] fins et doux ? Si l'on détruit l'esprit en le divisant, [le champ de] la pensée sera-t-il agrandi ? »

Le roi dit :

« Non point. »

Na-sien dit :

« Ici encore, de ce que dit le roi, le précédent et le subséquent ne s'accordent pas. »

Na-sien demanda au roi :

« Si le trésorier du roi entrait et s'arrêtait devant le roi, le roi s'apercevrait-il que le trésorier est arrêté devant lui ? »

Le roi dit :

« Je saurais qu'il est devant moi. »

Na-sien dit :

« Si le trésorier entrait alors dans les appartements du roi, le roi saurait-il que le trésorier y est entré? »

Le roi dit :

« Je saurais qu'il est entré dans mes appartements. »

Na-sien dit :

« Admettons l'hypothèse de la

« vie de l'homme à l'intérieur du corps ». Si un l'homme met dans sa bouche [un objet d'une certaine] saveur, [la

« vie »] peut-elle connaître le doux, l'acide, l'aigre, le salé, l'âcre, l'amer ? »

Le roi dit :

« Elle les connaît. »

Na-sien dit :

« De ce que dit le roi, le précédent et le subséquent ne s'accordent pas. »

Na-sien dit :

« Par exemple, quelqu'un achète d'excellent vin et le met dans un grand récipient. Ayant bâillonné un homme, il lui renverse [la tête] dans le vin pour le lui faire goûter. Cet homme connaîtra-t-il la saveur du vin ? »

Le roi dit :

« Cet homme ne la connaîtra pas. »

Na-sien dit :

« Pour quelle raison ne la connaîtra-t-il pas ? »

Le roi dit :

« Il ne connaîtra pas la saveur, parce que le vin ne sera pas encore entré dans sa bouche ni parvenu sur sa langue. »

Le Na-sien dit :

« De ce que dit le roi, le précédent et le subséquent ne s'accordent pas. »

Le roi dit :

« Je suis stupide et ignorant ; mon intelligence n'est pas encore à la hauteur d'une difficulté pareille. Veuillez m'en donner la solution. »

Na-sien dit :

« Par suite de l'œil et de la forme vue, l'âme de l'homme s'ébranle ; l'ébranlement de l'âme produit à son tour la douleur ou le plaisir, la notion, la pensée, la réunion. Il en est de même de l'oreille, du nez, de la bouche, du corps, de l'esprit ; leur réunion constitue [le p'ei]. L'esprit ayant perçu, l'âme s'ébranle ; l'ébranlement de l'âme produit à son tour la douleur ou le plaisir ; par suite de la douleur ou du plaisir naît la notion, par suite de quoi naît la pensée. Tout cela se produit par roulement en interdépendance mutuelle ; il n'y a point là de principe directif constant. »

Le roi dit :

« Excellent ! »