T 1670B Sūtra du Bhikṣu Nāgasena

2.29.

Le roi demanda de nouveau à Na-sien :

« Quand naît l'œil [la perception visuelle] chez l'homme, l'œil et l'esprit [la perception du sens interne] naissent-ils ensemble ? »

Na-sien dit :

« Oui. Ils naissent ensemble. »

Le roi demanda de nouveau :

« L'œil naît-il le premier ou l'esprit naît-il le premier? »

Na-sien dit :

« L'œil naît avant, l'esprit naît après. »

Le roi dit :

« L'œil dit-il à l'esprit : à l'endroit où je vais naître, tu dois naître à ma suite ; se parlent-ils ainsi ? L'esprit parle-t-il à l'œil, disant : A l'endroit où tu naîtras, je dois naître à ta suite : tous deux se parlent-ils ? »

Na-sien dit :

« Les deux ne se parlent pas. »

Le roi dit :

« Vous ne dites pas, [s'] ils naissent ensemble, pour quelle raison ils ne se parlent pas. »

Na-sien dit :

« Il y a quatre choses [par l'effet desquelles ils peuvent naître] ensemble sans se parler. »

Na-sien dit spontanément :

« Quelles quatre ? 1° La descente ; 2° la direction vers la porte ; 3° la marche dans l'ornière ; 4° le calcul. Telles sont les quatre choses [permettant aux perceptions physiques et à celle du sens interne de naître] ensemble sans se parler. »

[1°] Le roi demanda de nouveau :

« Qu'est-ce que la descente ? »

Na-sien répondit au roi :

« S'il pleut sur une haute montagne, comment chemine l'eau qui s'écoule? »

Le roi dit :

« Elle descend. »

Na-sien dit :

« Qu'ensuite il pleuve encore, comment devra cheminer de nouveau l'eau s'écoulant ? »

Le roi dit :

« Elle devra cheminer ensuivant le lit où s'écoula l'eau précédente. »

Na-sien demanda au roi :

« La première eau parle-t-elle à la seconde, disant : Tu dois me suivre ? La seconde parle-t-elle à la première, disant : Je dois m'écouler dans ton lit ? Les deux eaux se parlent-elles ainsi ? »

Le roi dit :

« Chacune des eaux s'écoule d'elle-même. La première et la seconde ne se parlent point. »

Na-sien dit :

« Il en est de l'œil comme de l'eau. L'œil ne parle pas à l'esprit, disant : Tu dois naître à ma suite : l'esprit non plus ne parle pas à l'œil, disant : Je dois aller naître à ta suite. L'œil et l'esprit ne se parlent point. Voilà ce qu'on appelle la descente. Et il en est de même de l'oreille, du nez, de la bouche, du corps. »

[2°] Le roi demanda de nouveau :

« Qu'est-ce que la direction vers la porte ? »

Na-sien dit :

« Supposons une grande ville murée ayant une seule porte en tout. Un homme veut en sortir. Par où devra-t-il se diriger ? »

Le roi dit :

« Il ne pourra sortir que par la porte. »

Na-sien dit :

« Un autre homme veut sortir ensuite. Par où devra-t-il se diriger de nouveau pour sortir ? »

Le roi dit :

« Il ne pourra encore sortir que par la porte où passa le précédent. »

Na-sien dit au roi :

« Le premier sorti parle-t-il au second, disant : Tu dois sortir à ma suite ? Le second parle-t-il au premier, disant : Je dois sortir par la porte que vous prîtes ? Tous deux se parlent-ils ainsi ? »

Le roi dit :

« Le premier et le second ne se parlent point. »

Na-sien dit :

« Il en est de même de l'œil. L'œil ne dit pas à l'esprit : Tu dois naître à ma suite ; l'esprit non plus ne dit pas à l'œil : Maintenant, je dois naître à ta suite. L'œil et l'esprit ne se parlent point. C'est là la direction vers la porte. Et il en est ainsi de l'oreille, du nez, de la bouche, du corps. »

[3°] Le roi interrogea de nouveau Na-sien, disant :

« Qu'est-ce que la marche dans l'ornière ? »

Na-sien demanda au roi :

« Quand chemine un premier char, il y a une ornière. Où devra cheminer un second char ? »

Le roi dit :

« Le second char devra cheminer dans l'ornière du premier. »

Na-sien dit :

« La roue du premier char parle-t-elle à la roue du second, disant : Tu dois suivre mon chemin ? La roue du second char dit-elle à celle du premier : Je dois suivre votre chemin ? Se parlent-elles ainsi toutes deux? »

Le roi dit :

« Elles ne se parlent point. »

Na-sien dit :

« Il en est ainsi de l'homme. L'œil ne dit pas à l'esprit : Là où je suis né, tu dois naître à ma suite ; l'esprit non plus ne dit point à l'œil : Je dois naître à ta suite. »

Na-sien dit :

« L'oreille, le nez, la bouche, le corps et l'esprit ne se parlent point. »

[4°] Le roi demanda de nouveau à Na-sien :

« Qu'est-ce que le calcul ? »

Na-sien dit :

« Le calcul, c'est l'estimation ; les sciences de l'écriture [et autres], voilà le calcul. L'oreille, l'œil, le nez, la bouche, le corps, l'esprit s'exercent peu à peu à connaître. C'est par la réunion de ces six choses qu'il y a quelque chose de connu ; ce n'est pas par suite d'une seule chose qu'il y a quelque chose de connu. »

Le roi dit :

« Excellent ! »